Jean MALRIEU, poète en son pays (août 2007)

   Cela commence à se savoir : l’un des poètes majeurs du XXème siècle est né à Montauban, 11 boulevard Montauriol précisément, le 29 août 1915. Sa vie s’est achevée, trop tôt et trop stupidement (une piqûre de tique mal soignée), le 24 avril 1976 à l’hôpital de cette même ville.
    Entre ces deux dates, Jean Malrieu a vécu cent vies, qui n’en étaient qu’une : la sienne, irremplaçable. Il a vécu de passions. L’amour, le fin amor des troubadours, il le chantera toute sa vie pour une seule femme, Lilette, rencontrée en 1934 et qui lui survivra vingt ans. En amour, en amitié, comme dans ses convictions, Jean Malrieu est fidèle.
    Fidèle à ses racines, au village de Bourret où s’ancrent ses ascendances paternelles et maternelles. Fidèle à ses parents, aux passions de son père : l’histoire locale (il co-signera avec lui une petite Histoire de Montauban), et l’engagement politique. Lorsqu’il se rapproche des communistes à la Libération, sans doute pense-t-il à son père, secrétaire de la fédération socialiste du Tarn-et-Garonne, qu’il a vu applaudi à la tribune au milieu des drapeaux rouges.
    Fidèle plus que tout à la mémoire de sa sœur tant aimée, Marguerite, une « seconde mère » qui avait dix-sept ans de plus que lui, et qui mourut du typhus à Ravensbrück où elle avait été déportée pour fait de Résistance.
    De ses convictions, il faut préciser ceci : Jean Malrieu n’est pas un homme d’appareil. Sa militance il la vivra auprès des enfants qu’il est chargé d’instruire après guerre, à Marseille. C’est là son combat quotidien pour un monde meilleur. De même, s’il est accueilli favorablement après guerre par Aragon et Elsa Triolet (son unique roman, Avec armes et bagages, où il se souvient d’une adolescence heureuse dont la Mobilisation sonnera le glas, a été publié en feuilleton dans les Lettres Françaises), il se détachera d’eux quand il faudra choisir entre la ligne dictée depuis Paris et la fraternité naissante marseillaise : les poètes regroupés autour des Cahiers du Sud, qui viennent s’inscrire naturellement dans la portée des fidélités de Malrieu.    
    La première fut celle qui le lia à son aîné (de trois ans) et voisin du boulevard Montauriol, Georges Herment, poète aujourd’hui au purgatoire de l’édition et auteur d’un fameux Traité de la pipe. A Marseille, c’est à son cadet Gérald Neveu qu’il s’attachera, avec l’immense douleur de se voir impuissant devant son naufrage dans la dépression, jusqu’à sa mort inexpliquée. Parmi les autres noms d’amis, nous retiendrons Jean-Noël Agostini, parce que ce n’est pas un poète, mais un capitaine au long cours, avec qui Jean Malrieu a échangé une correspondance admirable (publiée avec soin par un éditeur du Gers en 1999).
    Son ultime fidélité, peut-être pas la plus forte mais la plus indispensable à l’appréhension de son œuvre des dernières années, sera pour un lieu : Penne du Tarn. La petite maison de vacances qu’il y achète en 1962 devient le point d’ancrage de son monde –le point d’encrage, pourrait-on dire sans mauvais jeu de mots, tant sont abondantes les pages qu’il écrira là-bas, dans sa petite remise de planches. Là il s’installait définitivement la retraite venue, quand…
    Pierre Dhainaut a fait partie de la « fraternité Malrieu ». En 2003 il avait présidé à l’édition de Libre comme une maison en flammes, qui regroupait en un seul volume tous les recueils publiés par Jean Malrieu. Il publie aujourd’hui aux éditions des Vanneaux une monographie qui rappellera aux amateurs de poésie la collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers telle qu’elle était dans les années 70-80 (et où Malrieu lui-même avait rédigé un volume sur Gérald Neveu). La première moitié du livre approfondit, avec l’intelligence de qui en a été proche, la vie et surtout l’œuvre du poète montalbanais –le présent article a envers lui une dette immense. Après un cahier de photos émouvantes, la seconde partie regroupe des textes adressés à des amis, publiés en revues, et jamais repris en recueil. Autant dire : des inédits, ce qui ravira tous ceux pour qui cette voix compte, tous ceux pour qui elle ne s’est jamais tue.

Conseil de l’ordre

Ce que tu crois avoir à dire, tais-le. Déguise, habille, mens. La continuité est à ce prix. Tu as un secret dans la bouche, il est plus grand que ta bouche. Détruiras-tu l’illusion? Le supplice la prolonge. Je mens avec toute ma science de l’espoir. Alors, l’amour devient possible. Depuis toujours, j’ai commencé la lutte avec la fin du monde.

  (Le plus pauvre héritier)

 

Livres disponibles de Jean MALRIEU :
            *Avec armes et bagages (Le Castor Astral, 1992, 210 pages, 15€)
            *Correspondance inédite de Jean Malrieu (in Multiples n°50-51, 1995, 152 pages, 12,20€)
            *Lettres à Jean-Noël Agostini (L’Arrière-Pays, 1999, 104 pages, 13,72€)
            *Libre comme une maison en flammes. Œuvre poétique 1935-1976 (Le Cherche Midi, 2004, 510 pages, 25€)
            *Une ferveur brûlée. Anthologie (L’Arrière-Pays/CRDP Midi-Pyrénées, 1995, 192 pages, 22€)

 Sur lui :
            *Pierre DHAINAUT : Jean Malrieu (Editions des Vanneaux, Collection Présence de la poésie n° 2, 2007, 168 pages, 17€)
             *Jean Malrieu (Cahiers bleus n° 28, 1983, 12,40€)