Littérature française

 

Pierre GAGNON : J'ai vendu ma bagnole à un Polonais

(Autrement, 2011, 120p, 12 €)

 

Il y a de l'humour dans les textes de Pierre Gagnon, beaucoup d'humour. Il y a aussi de la tendresse, de la compassion, cette franche camaraderie qui nous saisit parfois. Il y a des vélos, des guitares, des accidents. Il y a la jeunesse, ses hauts et ses bas, et la vieillesse bien sûr, inéluctable. Il y a beaucoup de nous dans ces histoires ; nous sommes, que nous le voulions ou non, les personnages que l'écrivain met en scène, dans des situations plus ou moins tragiques, parfois drôles, parfois touchantes, mais toujours vraies.

 

Par ses histoires singulières, Pierre Gagnon touche à l'universalité, il prend l'exacte mesure des choses et parvient à nous montrer ce que nous refusons souvent de voir. Il excelle dans l'art de tourner en dérision les travers de notre société, nos propres travers : notre égoïsme, notre violence, nos vices... Et pourtant, à la lecture de ces courtes histoires, nous choisirons assurément le bon côté de la force ! Sans doute grâce à l'humour que l'auteur parvient à déployer, même dans les situations les plus critiques : des comparaisons désopilantes, des jeux de mots saugrenus et cette touche d'espièglerie qui donne tout son caractère à l'écriture.

 

Réjouissant !

 

(Marianne Kmiecik)

Diane Meur : Les villes de la plaine

(Sabine Wespieser, 2011, 372p, 23€)

 

Le lieu ? Une cité antique. Les personnages ? Le scribe Asral, le montagnard Ordjéneb, la courageuse Djili. L'action ? La rencontre du sage, du brave naïf et de la belle, les chamboulements qui en résultent...

 

Asral le scribe est chargé par les juges de la majestueuse ville de Sir, de fournir une nouvelle copie des lois qui régissent l'ensemble de la société. Mais, lorsque Ordjéneb, fraîchement descendu de sa montagne, devient son garde du corps et se met à l'assaillir de questions –en apparence bien naïves– le doute s'insinue dans l'esprit du sage : les mots qu'il copie sont-ils les bons ? Le sens que l'on a donné aux textes fondateurs est-il correct ? La langue doit-elle rester la même ou est-il nécessaire qu'elle évolue avec son temps ?

« Nous pensions être fidèles à Anouher en conservant ses mots, mais c'est lui être plus fidèle que de changer ses mots pour garder sa pensée ». Les hésitations du lettré gagneront peu à peu la cité toute entière ; les conséquences pourraient s'avérer terribles, non seulement pour les institutions, mais aussi et surtout pour le peuple.

 

Diane Meur, dans ce quatrième roman, publié chez Sabine Wespieser Éditeur, nous propose un récit haletant, un drame, une satire, mais aussi une histoire d'amour et un essai ! Elle force le lecteur, grâce à ses personnages complexes et à l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres, à s'interroger, à réfléchir aux lois qui ont cours dans nos sociétés, en politique, mais également en religion. Elle évoque en finesse les questions de traduction et d'interprétation des textes, ainsi que les codes qui dictent et encadrent nos comportements... La romancière nous entraîne habilement dans un univers sur le point de basculer, auprès de personnages rebelles qui s'émancipent peu à peu du joug des traditions pour décider eux-mêmes de leur destin... Elle nous propulse –pour notre plus grand plaisir– dans une cité à l'aube de sa Révolution !

 

(Marianne Kmiecik)

Christophe Langlois : Boire la tasse

(Arbre Vengeur, 2011, 205p, 12€)

 

Ce n'est ni tout à fait le présent, ni vraiment le futur... Peut-être un avenir potentiel, un risque que l'on court, une éventualité, une perspective effrayante pour l'humanité. Les personnages et les événements contés dans les quinze textes de Christophe Langlois plongent le lecteur dans un lac profond et mystérieux. L'auteur, né en 1973 et bibliothécaire à la BNF, a réussi à créer une atmosphère étrange dans chacune des nouvelles qui constituent Boire la tasse, son premier recueil, publié par l'Arbre Vengeur.

La situation de départ semble pourtant bien anodine : un repas entre amis, une jeune femme qui se laisse tenter par la dernière mode, un photographe qui photographie, ou un prêtre qui réfléchit à l'avenir de sa religion. Mais, lorsque l'étrange s'insinue entre les lignes, goutte à goutte, les histoires deviennent vite terriblement extraordinaires...

Parfois douce, parfois acide ou amère, la langue de Christophe Langlois allie humour (noir) et ironie, imagination et réalisme. L'art de la nouvelle est ici magnifiquement représenté ; les chutes, parfaitement maîtrisées, laissent le lecteur stupéfait, comme après une grosse vague !

 

Thé ou café ? Qu'importe ! Les textes de Christophe Langlois se dégustent avec tout. Ils se boivent lentement, tranquillement, ou à grandes gorgées, ils ont chacun un goût unique. Ils vous réchauffent ou vous rafraîchissent et pourraient même, parfois, vous brûler ou vous glacer...

 

(Marianne Kmiecik)

Brigitte Giraud : Pas d'inquiétude

(Stock, 2011, 266p, 19€)

 

Le sujet choisi par Brigitte Giraud risquait d'achopper sur les écueils de la littérature « vécue » : l'émotionnel, le sentimentalisme. Il s'agit en effet de décrire l'impact que peut avoir sur une famille l'annonce de la maladie grave -très grave- d'un enfant. Le père, qui assure le récit de ce quotidien pulvérisé, travaille « aux machines » dans une imprimerie. Sa femme vient juste d'être promue secrétaire. La maison qu'ils ont faite bâtir est à peine achevée. Des gens ordinaires, dont le roman français s'occupe peu. Ce bonheur naissant, comme ne pas penser que la maladie le fait payer, qu'on était plus heureux avant, quand on ne savait pas qu'on l'était ? La culpabilité confuse est le fil rouge de ce livre : celle d'avoir eu la prétention de vouloir sortir du rang -on le voit bien, c'est un texte politique-, celle du temps que le père prend (à sa femme, aux gars de l'atelier) pour s'occuper de son fils, temps forcément perdu. Et quand, dans un formidable élan de solidarité, ses collègues sacrifient leurs RTT pour qu'il puisse rester chez lui quelques semaines de plus, comment ne pourrait-il pas leur en vouloir de ce cadeau tellement obligeant.

A l'image de son titre, faussement rassurant comme le sont les paroles des médecins, l'écriture de Brigitte Giraud, fluide et limpide comme un ruisseau de montagne, nous fait passer de l'intime au social « tout simplement », comme elle le dit, par la force de la sympathie qu'elle porte à ses personnages -et par un superbe travail d'écrivain qui lui fait « tout simplement » signer l'un des meilleurs romans de cette rentrée.

Jean-Luc DAUNAC : Sacré programme

(Le Luy du lac, 2011, 156p, 15€)

 

Le nouveau Daunac est arrivé !

Après La Barque bleue (2007) et Vide-grenier (2009), voici enfin un troisième recueil de nouvelles de notre si sympathique écrivain montalbanais. Il nous l’a concocté avec les mêmes ingrédients : un style spirituel et léger, des portraits subtilement féroces, des relations humaines difficiles et pour finir des chutes inattendues, parfois fort culottées. Bref, un Sacré programme comme l’indique le titre.

Dans sa postface, Françoise Longagne compare ces histoires à des tapas, moi je pencherais plutôt pour le vin nouveau qui les accompagne : papilles émoustillées, estomac chatouillé, esprit revigoré. Alors : à la vôtre !

 Claire-Adélaïde MONTIEL : La porte du passé

(Le Bord du Lot, 216p, 16€)

 

Après 12 ans d’absence, Eva Marquez pousse la porte de la maison familiale dans le quartier de Gasseras à Montauban. Une dure épreuve l’attend qu’elle va affronter avec un courage sans concession ni pathos. Dans ce décor familier et pourtant rétréci et délabré, elle retrouve ses parents, les héros de son enfance, en bout de course. Ce vieillard agonisant, est-ce bien son père, le despote joyeux qui régentait sa vie comme celle de nombreux réfugiés espagnols ? Et cette pauvre femme épuisée qui s’endort aussitôt, sa mère, si volontaire et si coquette ?

Affluent les souvenirs qu’elle croyait oubliés, accompagnés du regret d’avoir respecté l’exclusion paternelle à la suite d’un séjour dans l’Espagne franquiste. Ce temps de veille au chevet de son père va lui permettre de reconstituer son passé et de le confronter à sa vie future de femme libre. Les eaux profondes de l’introspection charrient des pépites de plaisir. A la gravité lucide se mêle la fantaisie, à l’Histoire la poésie, dans une alchimie parfaitement réussie.

Claire Adélaïde Montiel, auteur de nouvelles et de livres pour la jeunesse, militante bien connue de la culture à Beaumont de Lomagne nous invite à franchir le seuil d’une histoire à la fois tendre et cruelle, intimiste et universelle.

Mathias ENARD : L'alcool et la nostalgie

(Inculte, 87p, 13.90€)

 

 

Un coup de fil, la nuit, réveille Mathias. Jeanne lui apprend la mort de Volodia, leur ami commun. Mathias décide alors de parcourir 4000 km en transsibérien pour n'avoir jamais à oublier.

 L'auteur du déstabilisant Zone – qui traitait aussi du voyage sous ses deux formes conjuguées, celle physique du déplacement, celle mentale du souvenir – met cette fois-ci en scène un roman autofictif qui, dans sa brièveté, en totale opposition avec l'entreprise démesurée du narrateur, donne à lire la pudeur d'une douleur trop commune : celle de l'absence.

Jonglant tour à tour avec le souvenir, concert de voix venues d'un passé où l'insouciance régnait, et le présent, solitude de Mathias dans ce train de bout du monde, le récit dépose à chaque chapitre les pièces d'un puzzle où se dessine la relation complexe et ambigüe d'amitié et d'amour liant les trois personnages principaux (Mathias, Volodia et Jeanne). L'écriture de Enard, ciselée comme à son habitude, ne mène pas le lecteur à l'émotion empathique via l'appel primaire – facile – du sentimentalisme pesant, mais celui plus osé de la confrontation intimiste. Le dialogue avec le passé, tout en retenu, nous est peint aux couleurs de la fuite dont les moyens employés - l'alcool, la drogue – ne peuvent masquer la peur du don de soi auxquels sont confrontés les acteurs du roman.

Ce don, le narrateur le fait dans le transsibérien qui le mène au village natal de Volodia, il le fait en nouant dans la nostalgie qui va l'habiter, l'infini de la mort et l'intime de la vie.

(Ludovic Deplanque)

Jacques RIGAUT : Lord Patchogue

(Les éditions du Chemin de fer, 74p, 14€)

 

Jacques Rigaut fut une des étoiles filantes qui ont traversé le ciel du mouvement Dada. Ceux qui s'en sortirent firent les beaux jours du Surréalisme. Les autres, comme lui, finirent d'une balle dans le cœur.

Il était l'archétype du poète maudit : pauvre, dandy, alcoolique -et puis les drogues, et puis l'héroïne.

Pour parachever le portrait, il laissa peu d'écrits. Mais voyez le bruit qu'il fait :

« Il n'y a pas de raisons de vivre, mais il n'y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c'est de l'accepter. La vie ne vaut pas qu'on se donne la peine de la quitter... » Mais pourtant « essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière ».

En 1923, Jacques Rigaut part aux États-Unis à la poursuite d'une riche héritière. Le 20 juillet 1924 à Long Island, alors qu'il joue aux cartes avec des amis, il se jette contre une glace. Pour les autres, ce n'est qu'un acte d'ébriété. Lui est persuadé d'être passé réellement de l'autre côté du miroir et de s'être dédoublé en la personne de Lord Patchoque, son alter égo dont il entreprend désormais de rassembler les écrits. C'est ce livre inachevé, ce livre in-fini, qu'éditent les remarquables éditions du Chemin de fer, accompagné d'illustrations de Frédéric Malette. Voici un traité de désabusement qui peut vous abattre ou vous fortifier, c'est selon. A manier en tout cas avec précaution.

Écoutons-le encore :

« Son désir, c'est probablement tout ce qu'un homme possède, au moins tout ce qui lui sert à oublier qu'il ne possède rien. Il suffirait d'avoir envie. Mais Lord Patchogue n'a pas envie d'avoir envie. »

Et le mot de la fin, dont on a oublié qu'il en est le père :

« ET MAINTENANT, REFLECHISSEZ, LES MIROIRS. »

Claro : Plonger les mains dans l'acide

(Inculte, 217p, 16€)

 

Dans son ipséité, l'ouvrage est rectangulaire et broché, ce qui constitue une sacrée surprise. Disons tout court, un malaise. Mais nous parlons de Claro, il ne fallait pas s'attendre à enfiler une paire de charentaises et deviser gaiement au coin du feu : il est bien plus sûr de renverser l'âtre, d'ôter ses chaussons et de marcher sur les braises. Disons donc que l'oeuvre a pris la forme d'un recueil de textes de longueur variable, sans continuité externe apparente - car il constitue plutôt une sorte d'entrelacs autoroutier fantôme, où l'on peut prendre la sortie que l'on souhaite sans jamais vraiment être sûr que ce soit la bonne, et sans jamais savoir si le pompiste ne va pas nous énucléer au moment d'insérer la carte bleue dans la fente appropriée (cette fente étant celle de la machine, ou pas, étant donné que vos repères habituels ont été mis à mal par le périple). Le paysage qui va vous environner sera familier, et inquiétant comme la famille : les êtres et les objets connus ont subi une sorte de déplacement métapsychanalytique, et les mots qui les désignent ont été rongés eux aussi ; mais après tout, travel is dangerous, comme le chantait Mogwaï naguère. Sur la route, on se dira qu'il y a là quelque chose qui secoue les puces électroniques du cut-up burroughsien (pour la forme), et qui n'est pas sans lien avec cette "virale tautologique" que constitue la pensée dans l'oeuvre de Jacques Brou (pour le fond). Alors oui, plonger les mains dans l'acide. Avec un seul regret : la bassine nécessaire à l'opération éponyme n'est pas fournie par l'éditeur.

 

Aurélien Vines

Dominique Louise Pélegrin : Le rossignol vainqueur.

(Dialogues.fr, 185p, 17.50€)

Il y a des livres qu’on aurait aimé avoir écrits. Bien sûr pour leurs qualités d’écriture, mais surtout parce qu’on se sent en affinités avec leur façon de regarder le monde. J’avoue que j’aurais aimé être l’auteur du recueil de nouvelles Le Rossignol Vainqueur.

La créatrice attitrée s’appelle Dominique Louise Pélegrin, une baroudeuse, ex-grand reporter. Elle a ramené dans ses valises, des ambiances et des petits détails de la vie quotidienne. Et de ses collectes, elle a tiré des histoires inspirées par des pièces pour clavecin de François Couperin. Parmi celles que j’aime le plus, il y a celle à la japonaise, dont le titre est La jalousie taciturne sous le domino gris de maure, sous-titre lentement et mesuré. Elle raconte les réactions d’une épouse soumise le jour où son cher mari lui annonce gentiment qu’il est temps qu’il prenne une maîtresse. Il y a aussi celle à la grecque : un vieil homme que la Mort vient chercher pendant qu’il boit son ouzo dans le plus beau café d’Athènes, Mort qui a pris les traits d’une fillette à jupe bleue. Mais je vous recommande aussi les moins exotiques, celle, édifiante, qui se passe dans une ferme du bordelais, ou celle, cruelle, qui se situe dans le milieu de la haute couture parisienne.

Dégustez Le Rossignol Vainqueur, publié par Dialogues.fr, un éditeur qui est aussi un libraire !

Eric Chevillard : Dino Egger

(Minuit, 2011, 153p, 14€)

 

Attention, cet homme est dangereux ! Roman après roman, Eric Chevillard mène une entreprise de déconstruction qui, si nous n'intervenons pas, finira par la disparition totale de la littérature.

Il répond ici, une nouvelle fois par l'absurde, à la question qui ouvre sous nos pieds des abîmes métaphysiques : « que serait le monde si Napoléon, ou Homère, n'avait pas existé ? ». Pour le savoir, il part à la recherche de quelqu'un qui n'a pas existé, Dino Egger -Dino Egger, tout de même !-, et nous allons bien voir ce qu'est un monde privé de son existence. Nous le voyons tous les jours.

Il y a des trouvailles de paradoxes et de drôleries à la pelle, au point qu'il faut parfois s'arrêter pour souffler tellement est vertigineuse l'absence de Dino Egger, et dérisoire ce monde étriqué où elle nous réduit, qui ne connaîtra jamais le fil à recoudre le beurre ni le balai-pagaie permettant de faire le ménage sans quitter son fauteuil.

Hervé PRIELS : Sans maux dire

(Edilivre, 2010, 14€)

Le cadurcien Hervé Priëls a choisi le roman pour traiter du thème délicat de l'inceste. Cela lui permet un angle d'approche très original : le point de vue de l'autre, le second du couple, quand il est complice du crime, ne serait-ce que par son silence. C'est alors la complexité de l'âme humaine, le poids du passé de chacun, que l'on doit interroger, non pas pour excuser l'inexcusable, mais pour comprendre comment on peut choisir de partager la culpabilité plutôt que de s'en libèrer en parlant. Et c'est tout le problème de la reconductibilité de l'inceste d'une génération à l'autre qui est posé.

Sans jamais céder à la simplification émotionnelle ce roman est un portrait poignant d'une femme, à la fois fille meurtrie et mère coupable, comme il y en a hélas tant, marquée à jamais par cette forme dévoyée d'amour.

Frédéric MARTINEZ : Aux singuliers. Les Excentriques des Lettres.

(Belles Lettres, 2010, 19€)

 

Voici un livre singulier à plus d'un titre, à commencer par le sien, qui est au pluriel. Frédéric Martinez a choisi de portraiturer plus ou moins longuement une dizaine d' « excentriques des Lettres ».

Quelques noms familiers : Artaud parti au Mexique chercher dans le peyotl la vérité du théâtre et des corps, et qui y laissera un peu plus de son esprit délabré. Nerval, littéralement fou d'amour, pour une actrice qui l'ignore. Nerval qui dans une nuit blanche et noire se pend rue de la Vieille Lanterne. Oui, les histoires d'amour finissent mal -mais les autres aussi.

Qui se souvient d'Etienne Jodelle, comète de la poésie qui ruina son crédit en un jour, en se chargeant d'organiser une fête royale qui fut un fiasco. Et qui le restant de sa vie ressassa son échec dans une manie paranoïaque.

Savez-vous que Malherbe s'aigrit le caractère en écrivant des poèmes d'amour qu'un autre signait et dont cet autre, qui s'appelait Henri IV, récoltait les fruits ? De quoi assurément nourrir sa misanthropie...

Vous apprendrez aussi comment le délicat poète palois Paul-Jean Toulet s'absenta dans l'absinthe et comment Malraux commença sa carrière de pilleur en Ethiopie.

Aviez-vous entendu parler du projet qu'eut Baudelaire de débarrasser Bruxelles du Manneken Piss ? Connaissiez-vous en fin le marquis de Bièvre qui bâtit sa gloire sur sa maîtrise du calembour (du calembour bon, puisque cela se passait sous Louis XIV) ?

Bien sûr, tout vaut par la façon de raconter, qui varie selon les sujets : c'est intelligent et gambadeur, et drôle. Et désespéré, tout de même, ces destins fracassés.

Eric FAYE : Nagasaki

(Stock, 2010, 108 p, 13€)

 

Bien des petits livres, c'est une évidence, pèsent plus que les pavés écrits au kilomètre, et dont l'épaisseur équilibre rarement la vacuité.

Que se passe-t-il dans Nagasaki ? Trois fois rien : un quinquagénaire plutôt terne soupçonne que quelqu'un s'introduit chez lui en son absence. Il fera arrêter la squateuse. On est à la page 70. Les 30 dernières donnent la parole à cette femme et concluent sur la lettre qu'elle écrit, mais n'envoie pas, au propriétaire pour lui expliquer, peut-être, pourquoi elle avait choisi cette maison.

On pourrait graver cette histoire sur un grain de riz : l'écriture d'Eric Faye est tout en concision, traversée d'éclairs poétiques, principalement quand il parle de la nature, des saisons, du temps qui passe -ce qui, sans doute, est assez japonais.

Restent deux solitudes qui ont vécu en même temps dans le même lieu, sans en être moins seules, et qui se comprennent, se sentent. Communient. Les deux faces d'une même pièce qui pourrait être le livre que nous tenons.

"J'ai écouté longuement mon appartement et guetté, oui, guetté les odeurs qu'elle aurait pu laisser comme signature de son passage..."

Dominique Barbéris : Beau Rivage

(Gallimard, 2010, 15.90€)

 

Beau Rivage est le nom d’un hôtel au bord d’un lac de montagne, quelque part près de la frontière suisse –un de ces lacs alpins qui ont tant fait pour l’avancée de la neurasthénie dans la littérature européenne. La narratrice accompagne son mari venu y chercher le calme pour finir de rédiger sa thèse. Et du calme, il n’en manque pas. En dehors de la patronne qui rêve de tropiques en écoutant des valses de Strauss, un seul autre couple habite l’hôtel : une danseuse dépressive et son industriel de mari. Puis un homme arrive, Serge, peut-être diplomate, peut-être trafiquant, et, comme il n’y a rien d’autre à faire, la narratrice va s’inventer des histoires, soupçonner des liaisons, se découvrir des faiblesses…

On sort de ce roman comme d’une rêverie éveillée, un peu cotonneux, un peu troublé d’avoir approché la magie de la littérature quand elle touche à la poésie, quand elle nous amène au bord de ce que Pessoa appelle « l’intranquillité » -cet autre beau rivage.

 

Jérôme Ferrari : Où j'ai laissé mon âme

(Actes Sud, 2010, 17€)

 

            Né après ce que l’on a longtemps appelé « les évènements d’Algérie », Jérôme Ferrari leur consacre un roman bouleversant.

            Dans sa partie la plus passionnée, ce texte rapporte l’adresse que le lieutenant Andreani destine au capitaine Degorce pour lui dire son admiration déçue, et la haine qui s’y est insinuée. En effet, Andreani n’a survécu au camp où  ils étaient prisonniers en Indochine que grâce à l’exemple et au soutien de son supérieur. Mais quand ils se retrouvent en 1957 à Alger, tous deux chargés d’obtenir par tous les moyens des renseignements sur les « insurgés », leur attitude diverge. Andreani accomplit sa tâche sans scrupules, parfait exécutant et exécuteur, retranché derrière ses valeurs : l’obéissance, l’efficacité, le souvenir de ses camarades tombés au combat, et, pourquoi pas, le sort des « supplétifs », ces harkis qu’on ne peut pas abandonner à une mort promise. Le capitaine Degorce, lui, est déchiré de doutes, bousculé dans sa foi, honteux de l’image qu’il pourrait donner à sa femme, à ses filles. Au point qu’il tisse avec Tahar, un commandant ennemi qu’il vient d’arrêter, des liens où se mêlent respect, fraternité, sympathie presque.

            Emportée, colérique, indignée quand elle prête sa plume au lieutenant Andreani, l’écriture de Jérôme Ferrari se fait introspective, douloureuse, quand elle suit –à la troisième personne- les questionnements du capitaine Degorce. La grande force de ce livre tient certainement à la volonté de l’auteur de ne prendre parti pour aucun des deux  protagonistes. Il ne s’agit pas pour lui, semble-t-il, de départager la vérité de l’erreur, mais bien de rentrer dans le cœur, et les tripes, de deux hommes noyés dans ce grand mensonge qu’a été la guerre d’Algérie.

 

Gilles Sicard : Le Poirier du Pech

(L’Harmattan, 2010, 19 €)

 

Que reste-t'il de nous lorsque l’on perd ce qui a depuis toujours constitué notre univers ? C’est ce que se demande avec accablement Sylvan lorsqu’il quitte sa ferme natale près de Saint-Antonin pour aller dans une maison de retraite à Toulouse. Le voici « Sylvestre », avec ses savoir-faire inutiles pour affronter les règles de la ville et de sa nouvelle communauté.

Peu à peu, il découvre qu’il lui reste l’essentiel : la curiosité et l’amour de l’humain. Grâce à la tendre entremise d’une ancienne institutrice, il va se familiariser au jazz et à la musique classique, à la peinture figurative et moderne, apprendre à magnifier son imagination et sa perception du monde, retrouver la saveur des mots. Il va «  goûter  le plus doux de sa vie »…

Une belle leçon d’espoir sous la plume d’un poète humaniste.

Gilles Sicard, professeur d’histoire et géographie, a publié 5 recueils de poésie avant ce roman. Il partage sa vie entre Paris et Saint-Antonin.

Pierre Autin-Grenier :

C’est tous les jours comme ça

(Finitude, 2010, 15€)

            « Le maître de la forme brève » est de retour. Il s’est même, pour notre plus grande joie, dédoublé, endossant les habits élimés d’Anthelme Bonnard, une forte gueule, un peu Père Peinard, un peu Ribouldingue –et beaucoup Autin-Grenier, tout de même.

            Nous sommes dans un monde à peine futur, déjà terriblement présent, où les interdictions édictées par la Police du peuple font florès : interdit de jouer de la musique dans les rues, de posséder un couteau suisse avec tire-bouchon, de lire en public, etc…, dans un monde qui s’enlise dans ses propres déchets.

            Plus que jamais ici, l’humour est la politesse du désespoir. Il faut toute la précision –disons-le : toute la beauté- de la langue d’Autin-Grenier, qui jongle avec les registres, du savant à l’argotique, qui toujours case le mot juste à la bonne place, pour que la hargne ne finisse pas par se détester elle-même et qu’il reste assez d’espoir en l’homme pour s’en faire une cocarde. Voilà qui est fort et bousculant comme un café arrosé à huit plombes du mat’.

Patrick Modiano : L’horizon

(Gallimard, 2010, 16.50€)

 

Dès l’entrée, c’est avec délices que l’on se met à déambuler dans un livre de Modiano. On se plie à son pas, à son rythme, à ses mots simples mais justes, sans effets spéciaux. Et l’on s’égare dans les rues du Paris d’hier et d’aujourd’hui.

Comme d’habitude, le narrateur rend visite à son passé. A partir de « souvenirs à éclipse », il tente de pénétrer dans cette « matière sombre » dont les astronomes pensent qu’elle est « plus vaste que la partie visible de votre vie ».

Il avait 20 ans, Jean Bosmans, il écrivait son premier livre tout en travaillant dans la librairie des Editions du Sablier lorsqu’il a rencontré Margaret Le Coz, française née à Berlin de père inconnu. Dans ces années d’après-guerre, tous deux avaient du mal à ancrer leurs vies, tous deux fuyant des fantômes familiaux. Un jour, elle a disparu sans laisser de traces.

Aujourd’hui, Jean veut se persuader que l’on peut retrouver sa jeunesse perdue, glisser vers cet « horizon » resté intact. L’avenir serait-il derrière nous ? Ou plutôt le passé serait-il toujours juste à côté de nous, derrière la  frontière invisible ?

Jean-Pierre Spilmont : Sébastien

(La fosse aux ours, 2010, 16€)

 

Sébastien a froid. Il a toujours froid, Sébastien Lefrançois, quand on le regarde comme ça. En face de lui, il y a Bourgoin qui voudrait qu’il parle. Il ne sait pas parler, Sébastien, ses pensées tout le temps sont trop lentes. C’est pour ça que ses parents lui ont toujours préféré sa sœur. Et leur commerce d’articles de ski, il faut dire. C’est pour ça qu’ils l’ont placé au Centre, assez loin de chez eux pour qu’il ne puisse pas rentrer. Alors le week-end il va chez ses grands-parents. « T’as de la chance, Seb, d’avoir un grand père pareil », disait ses copains. Un grand-père qui l’autorise à pousser son fauteuil roulant, et à l’accompagner à Paris…

Mot difficile après mot, silence après silence, dans des chapitres brefs, avec des phrases courtes, de nombreux renvois à la ligne, Jean-Pierre Spilmont traite l’espace de son récit en poète. De la page blanche émerge peu à peu la parole de ce garçon inabouti, sa maladresse, sa crudité, jusqu’à la révélation finale, jusqu’à nous faire partager son sentiment d’abandon –de trahison serait plus juste.

Sébastien n’a pas appris à accepter l’intolérable, et c’est pour ça qu’il remue si profond en nous, dans la dureté, dans la pureté dangereuse de nos réactions premières.

A lire, et à relire aussitôt achevé.

Arthur Dreyfus : La synthèse du camphre

(Gallimard, 2010, 21 €)

 

Atypique  et superbe, ce roman où se tressent deux histoires.

L’une se passe pendant l’occupation. De famille juive, Félix se réfugie, avec sa famille, chez son grand-père, à Montauban. Quand disparaît la zone libre, il interrompt ses études de chimie pour devenir passeur dans les Pyrénées avec son frère. Arrêté, il est déporté en Pologne où il découvre l’intimité du dénuement, la fraternité du désespoir. Et c’est par un chant somptueux que le lecteur est invité à partager à son tour l’horreur des camps.

L’autre histoire a lieu de nos jours. Elle est constituée des mails adressés depuis l’Amérique du Nord à un jeune correspondant français. Cet adolescent puis jeune adulte, c’est Ernest, le petit-fils de Félix, confronté au mal-vivre de son homosexualité. La complicité réconfortante fait peu à peu place au doute de l’imposture. Là aussi, l’intrigue est servie par une écriture dense et subtile.

Le point faible du livre est l’entrecroisement des deux récits, correspondant sans doute à une nécessité interne de l’auteur. Arthur Dreyfus a reçu en 2009 le Prix du Jeune écrivain. Tout en poursuivant ses études en Sciences Politiques, il s’est engagé dans la carrière de prestidigitateur…

Atypiques et prometteuses, les facettes de ce romancier.

 

Extraits :

« Même en vous tenant chaud les uns les autres, sans distinction d’odeur, de saleté, de poux ou de vermine, le froid continue de coudre. Il tisse son voile glacial autour des membres, se fige sur les peaux. Quand il lui manque une maille, il plante ses aiguilles dans la chair. » (p. 101)

« Ne jamais rien romancer, faire en sorte que le roman arrive vraiment : c’est ça le romantisme. Ne rien accepter de ce qu’on cherche à nous imposer. Ne pas signer les pactes tout au long de la vie. Ne pas rendre beau ! Vivre beau. » (p. 112)

 

Dominique Fabre : J'aimerais revoir Callaghan

(Fayard, 2010, 17.90€)

 

Je ne sais si « on a tous en nous quelque chose de Callaghan », comme le dit un peu gauchement la couverture, mais je suis sûr que nous l’avons tous connu au cours de nos années de lycée, ce garçon dont nous enviions la vie mystérieuse et l’élégance naturelle.

Le Jimmy Callaghan dont il est question ici est le fils d’un maçon anglais et d’une mère remariée en Provence, interne à mi-chemin dans la banlieue parisienne. Le samedi il rejoint à Paris un appartement vide où il s’ennuie. Tous ses condisciples se disputent son amitié et les cigarettes qu’il distribue à foison. Un peu comme si le Grand Meaulnes fumait des JPS.

Vingt ans plus tard, alors que le narrateur doit vider l’appartement et l’existence de celle avec qui il vient de vivre quelques années moroses, il retrouve Callaghan dans un square, encombré d’une énorme valise qui contient toute sa vie. Encore dix ans et il ramènera cette valise à Londres, où Callaghan est devenu un tenancier de pub gras et pâle. Le Grand Meaulnes ne devrait pas vieillir.

Dominique Fabre pratique avec talent une écriture en contre-pied : ses phrases ne finissent jamais là où on les attend, et cela donne un déséquilibre aigre-doux à cette histoire d’une vie qui, comme beaucoup, n’a pas tenu les promesses de son adolescence.

Kim Thuy : Ru

(Liana Levi, 2010, 14 €)

 

Ce petit livre a la force et la densité des Kressmann Taylor, Milena Agus… Par petites touches Kim Thúy agence le puzzle d’une vie difractée, la sienne, qui prend valeur d’exemple. Jamais en aussi peu de mots on n’aura fait ressentir la peur et la faim des boat-peoples, l’inhumanité banale des camps de réfugiés malais, et ce mur qui coupe en deux, comme l’avait été la maison familiale réquisitionnée par les soldats communistes, tous ceux que l’exil condamnent à n’être plus jamais vraiment de quelque part.

Ecrit directement en français par une vietnamienne établie au Québec, ce roman en maîtrise les nuances avec une précision exemplaire.

Michel Baglin : La balade de l'escargot

(Pascal Galodé, 2009, 16.90€)

 

Clément, la quarantaine pacifique, exerce la profession d'architecte à Toulouse. Son seul souci : sa fille, Anna, vient de faire une seconde tentative de suicide, suite à un viol jamais élucidé.

Un mauvais matin, son univers s'écroule : sa femme le trompe avec son ami et associé. Abandonnant boulot et maison, le voici errant dans la ville au volant de son camping-car, sa coquille d’escargot. Dans un quartier mal famé, où il avait traité dans le temps une affaire douteuse, il se fait braquer par un jeune homme. Et le roman bascule dans le policier, voire le roman noir.

Clément se lie d'amitié avec des jeunes SDF, menacés dans leur squat par des punks violents et un promoteur sans scrupules. En voulant les aider, il va peu à peu découvrir des liens avec le viol de sa fille...

Le suspense rebondit sans cesse dans ce polar bien ficelé, oscillant de tendresse à violence, écrit par un poète. La ville de Toulouse, et notamment le toujours romanesque port de l'Embouchure, occupe une place importante dans cette quête d’un père en mal de réparation.

Avertissement : il est dangereux d'exhumer le cadavre du placard!

 

« C'est toujours la même histoire avec les mots, il faut les remplir de sang et d’angoisse pour qu’ils prennent du poids. Je vais devoir m’y faire : j'ai atteint ce moment de la vie où l’on commence sérieusement à les lester.

Et Anna, quel poids leur donne-t-elle, avec seulement ses vingt ans pour les nourrir ? Je le sais : ils restent bloqués au fond d’elle. Comme des pierres. »

Jean-Marc Parisis : Les aimants

(Stock, 2009, 13.50€)

           Rarement on aura fait aussi émouvant avec si peu d’effets. A moins justement que ce ne soit cette retenue, cette pudeur, qui soit le ferment de l’émotion.

            Ava vient de mourir. Pour le narrateur (appelons-le Jean-Marc Parisis, tellement il lui ressemble) elle a été « [s]a femme dans être [s]a femme, puis [s]a sœur sans être [s]a sœur ». Entendez qu’il y eut tout d’abord la rencontre  sur les bancs de la fac, une passion incandescente, puis une longue amitié, aussi sûre que farouche. Deux aimants qui toute leur vie se sont attirés et repoussés. Car Ava (ce prénom est voué à entrer au panthéon des hautes figures féminines de la littérature, aux côtés de Nadja), Ava est avant tout une femme libre –et de la plus belle façon : libérée de tous les codes, toute à son présent, toute à elle-même au présent. Alors comment imaginer son absence ? Si sa disparition est impossible, son existence a-t-elle été rêvée ? « La vie est un rêve dont on se réveille mort ».

            Reste le pouvoir des mots, pas bien grand mais réel. La force de l’écriture comme la vivait Ava : « Seule sur la plage, elle lançait des boules de neige à la mer et elle remontait le niveau des eaux ».

Sylvie GERMAIN : Hors champ
(Albin Michel, 2009, 15€)

 

L'invitée principale des Lettres d'automne 2009 vient de publier Hors champ, dont le sous-titre pourrait être "variations sur une disparition annoncée".

Cela peut paraître bien anodin lorsque votre voisin fait la fête comme si vous n’existiez pas et que là-dessus votre ordinateur flanche. C’est pourtant ainsi que commence l’effacement d’Aurélien. Voici que les passants le bousculent, que ses collègues de travail l’ignorent, que sa petite amie joue les indifférentes. Lorsque sa mère ne le reconnaît plus, il sombre dans la dépression.
Chacun se reconnaîtra dans cette fable qui met en lumière,  avec une  grâce singulière, notre besoin du regard des autres pour exister.

 

(Danielle)
Franck PAVLOFF : Le grand exil
(Albin Michel, 2009,16€)
Dans un pays d'Amérique latine, un Européen vagabond, surnommé Tchaka, se fait embaucher comme jardinier par un grand propriétaire. Avec le même soin, il étudie la culture de ses orchidées et le comportement du grand volcan tout proche, apparemment endormi. Surgit une jeune militante mexicaine qui fait partie d'un réseau de passages gratuits pour clandestins. L'univers pavloffien s'est reconstruit dans un décor inattendu avec les mêmes ingrédients que dans « Matin brun » ou « Le pont de Ran-Mositar ». Et nous voici comme Tchaka entraîné dans une aventure à la (dé)mesure des paysages et dont le souffle puissant nous fait rejoindre la part la plus essentielle de notre humanité.  

(Danielle) 

Lydie SALVAYRE :BW
(Seuil, 2009, 17€)

 

            Peut-on être le scribe de la personne dont on partage la vie ? Lydie Salvayre s'essaye à ce jeu dangereux, et c'est plutôt réussi.

            Bien fou serait celui qui chercherait dans cette mise en abyme –ce que LS nous dit de ce que BW lui a dit- une autre vérité que littéraire : c’est d’un personnage de roman qu’il s’agit et peu importe peut-être qu’il existe vraiment. Et pourtant il est là avec ses passions, ses colères, ses cauchemars, il fait désormais partie des figures qui nous habitent.
            On glosera ailleurs certainement sur ses démêlés avec le monde de l’édition, ses voyages himalayens, ses amours : la machine médiatique a  besoin de ces clés pour se donner l’illusion de comprendre. Ce qui nous importe plus que tout ça, c’est l’exploit discret de Lydie Salvayre : nous faire, avec beaucoup de sourires et ce qu’il faut de belle gravité, partager son attachement pour cet homme –finalement bien loin de n’être que de papier…

(Philippe)

Emmanuel CARRERE : D'autres vies que la mienne
(POL, 2009, 19.50€)

 

« Ce n'est pas avec des bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature » c'est ce que pense André Gide et que contredit cet ouvrage.
Avec toute sa science de la construction et du rythme, avec toute sa conscience éclairée qui n'atteint pas cette fois le cynisme, avec tout son talent pour l'écriture, E. Carrère a bâti ce récit d'une humanité poignante.
Il y est question de vies et de morts, de combats et de souffrances, d'amour et de respect de l'autre à propos de deux événements dont il a été le spectateur plus que l'un des protagonistes.
Il se trouvait au Sri Lanka ce Noël 2004 au moment du tsunami, miraculeusement indemne lui et les siens, témoin de ce cataclysme. Témoin, il l'est aussi de la mort de sa belle-soeur Juliette, emportée par un cancer.
Alors, il enquête, rencontre les proches et notamment ce juge, collègue de Juliette, engagé comme elle dans la protection contre le surendettement.
Car l'écrivain se sent investit d'une mission, celle de nous réconcilier avec ce qui peut nous arriver de plus terrible:apprendre que l'on est condamné, perdre son compagnon ou son enfant. Tout au moins se faire le scribe le plus fidèle possible et, ainsi, apposer des mots sur l'innommable.

 (Danielle)

 Jean-Pierre CABANES : Ciao bella
(Aubéron, 2009, 19 €)

 

 Voici un roman comme on n’en écrit plus beaucoup, et c’est un compliment : un roman de formation qui mêle l’aventure, le mystère et la passion –le tout dans une langue française impeccable, mâtinée juste ce qu’il faut d’expressions italiennes et siciliennes pour la couleur locale.
            Car nous sommes dans une petite île de la Méditerranée dominée par un énorme volcan : on pense à Stromboli. 1935, à Rome Mussolini plastronne. Ici vivent au rythme de la pêche et des querelles villageoises Carlo, un adolescent plein de promesses et d’appétits, et son père que l’on devine en disgrâce du pouvoir romain.
             Une statue trouvée dans le flanc du volcan précipitera ce petit monde tranquille dans les tourmentes des ambitions dictatoriales d’avant-guerre. Et il faudra que Carlo fasse le tour de la terre  pour pouvoir un jour retrouver Agrippina, celle à qui un matin d’été, fuyant son île devenue trop dangereuse, il n’a su dire rien d’autre que « Ciao bella ! ».

(Philippe)

Michèle LESBRE : Sur le sable
(Sabine Wespieser, 2009, 17€)

 

Elle a quitté Paris et s'arrête sur la côte près d'une maison en flammes. Un homme est là qui ne cesse de lui parler, de déverser sur elle ses souvenirs. Elle aussi se plonge dans son passé, sa rupture récente, son amour perdu lors de l'attentat de Bologne. Les deux monologues se répondent, s'entremèlent harmonieusement, comme deux mouvements de la même partition. L'univers de Patrick Modiano colore le tout, des lieux aux personnages, du vocabulaire à la syntaxe.
Cette femme qui a choisi la « pente douce », disponible à l'offre du hasard, ressemble à l'héroïne du « Canapé rouge », le précédent roman de M. Lesbre, finaliste du Goncourt 2007.

(Danielle)

Philippe-Marie BERNADOU : Cadaqués, aller simple
(L'Arpenteur, 2008, 9€)

 

A Cadaqués, au petit matin, un Français se rend au poste de police pour signaler la disparition de sa femme, Léa. C’est ainsi que débute ce court récit poétique, chant d’amour à cette petite ville de la côte catalane hantée par les fantômes de Dali, Picasso, Duchamp et bien d’autres.
Pour aider l’enquête, l’homme raconte sa relation passionnée avec sa compagne, leurs rites dans ce lieu où ils séjournent souvent, le Carnaval, la promenade au phare ou au Cap de Creus… jusqu’à la chute, inattendue.
Une écriture étincelante pour un roman de l’effacement.