Robert ALEXIS : La Véranda (José Corti, 2007, 158 pages, 15€)
Dans la lignée de la littérature de voyage du premier 20ème siècle, charmante et un peu surannée, entre Valéry Larbaud et Paul Morand, l'histoire d'un riche héritier qui au cours de ses multiples voyages vers Constantinople, tombe amoureux d'une demeure au bord d'un lac autrichien. La passion sereine qu'il vit avec la propriétaire s'émaille peu à peu de doute et d'étrangeté, sans que l'on devine si l'intrusion du fantastique est dûe aux effets retardés d'un champignon mexicain, aux séquelles du choléra... ou à une réelle distorsion du temps. (P)

Metin ARDITI  : La Pension Marguerite (Actes-Sud, 2006, 15€)
Aldo Neri, violoniste célèbre, est de retour à Paris, sa ville natale, pour y donner un concert. Le matin même, on lui remet une enveloppe: le journal que sa mère tenait pendant sa cure psychanalytique, avant son suicide. Aspiré par les mots de celle qu'il a tant (trop ?) aimée, Aldo va revivre son enfance à la pension Marguerite, la figure évanouie de son père, les premières leçons de violon --et comprendre ce qui l'unit à Rose, sa luthière et maîtresse. Un livre d'une intensité émouvante. (P)

Pierre AUTIN-GRENIER : Friterie-Bar Brunetti (L'Arpenteur, 10.50€)
Poussez la porte de la Friterie-Bar Brunetti, troquet aujourd'hui disparu du vieux Lyon, vous découvrirez où Monsieur Pierre, dans les années... disons 60, a fait ses humanités. Ses professeurs de vie s'appelaient Madame Loulou, respectable putain, le grand Raymond, jamais vraiment revenu du Tonkin, à moins qu'il n'y soit jamais vraiment parti... 
Ils ont la beauté de leurs rêves et de leurs colères, ces hypertrophiés du coeur, ces marmiteux et calamiteux qu'aimait aussi Brassens. Ils ont appris à Monsieur Pierre à mettre au plus haut la barre de ses désirs: à la hauteur où se voit de loin le bout de chiffon noir qui y est attaché.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Pierre Autin-Grenier, précisons qu'il est un maître du style, un authentique amoureux de la langue qui, par ces temps de fadeur littéraire, nous fait le cadeau d'une écriture riche et savoureuse. (P)

Franz BARTELT : La belle maison (Le dilettante, 2008, 15€)
Le village de Cons-sur-Lombe peut s’enorgueillir d’équipements de premier plan et de festivités dignes de grandes villes grâce au dynamisme généreux de son maire, M. Balbe dont la devise ne manque pas d’ambition : « Toujours plus et toujours mieux qu’ailleurs ! ». La collectivité est très soudée, notamment à l’heure de l’apéritif, celle ou l’on monte de grands projets. Le dernier en date consiste à reloger décemment le couple de miséreux, Constance et Mortimer, et de récupérer ainsi,  pour de nouveaux équipements, le terrain où se situe leur taudis.
L’humour décapant, la faconde corrosive de ce nouveau Clochemerle (si réjouissant en cette période électorale !) sont contrebalancés par la tendresse secrète pour ces marginaux dont on découvre peu à peu le tragique destin. (D)

Troy BLACKLAWS : Karoo boy  Traduit de l'anglais  par Pierre Guglielmina (Flammarion, 250 pages, 2006, 19€)
Image du bonheur familial : sur une plage d'Afrique du Sud des jumeaux de 14 ans jouent au criquet avec leur père. Le frère de Douglas, le narrateur, reçoit la balle en pleine tête et meurt. Et la vie bascule dans la tragédie. Départ du père, rongé par la culpabilité. Déménagement dans le Karoo, région aride, régie par l'Apartheid.
Pétri de souffrance, entouré d'interdits (la peur de sa mère, les règles de la communauté), Douglas va peu à peu se construire. Il y est aidé par deux amis : un vieux pompiste noir et une petite voisine au père violent et raciste.
Ce magnifique roman d'apprentissage est servi par une langue puissante et poétique. (D)

Christian BOUCHARDY : Le fugitif de la Saint-Jean (De Borée, 2007, 19.50€)
Vous avez envie de lire un roman d’aventures ? Plongez avec délices dans cette histoire ! Sylvain Lair est un écologiste recherché par l’armée à la suite d’un coup d’état. Ce naturaliste confirmé doté d’une force de caractère exceptionnelle va arriver à déjouer toutes les poursuites, tous les piéges de la technologie la plus sophistiquée et à survivre dans ce centre de la France encore sauvage qu’il connaît bien. Au fil des pages, nous apprenons mille détails passionnants sur la faune et la flore auvergnates grâce au grand spécialiste qu’est Christian Bouchardy, auteur de nombreux ouvrages et films documentaires. Ce premier roman constitue une totale réussite grâce à l’heureux mélange d’ingrédients originaux : une chasse à l’homme haletante, une aventure humaine profonde et un chant d’amour passionné pour la nature. (D)

Bernard du BOUCHERON : Chien des os (Gallimard, 2007, 14.50€)
"Court serpent" contait l'odyssée polaire d'un bateau à la recherche d'improbables jésuites oubliés dans les glaces. "Chien des os" nous transporte dans une île atlantique jamais nommé (qui resemble fort à Madère) dans les périodes troubles du XVIème siècle où Espagnols et Portugais se partageaient les mers. Le livre est un traité de machiavélisme dont le fil est le courrier d'un barbier espion qui sert la cause de la Perfide Albion en s'appuyant sur le désir de vengeance des lusitaniens et sur la dissension entre les habitants du plateau et ceux de la capitale, dite la Chienne des Os.
BdB semble écrire des livres "à l'ancienne", comme on le dit des artisans qui font survivre des techniques tombées en déshérence. Mais son style en authentique faux classique se mâtine d'inventions lexicales, de clins d'yeux, de latinismes et d'allusions toutes contemporaines. Un plaisir d'esthète. (P)

Clémence BOULOUQUE : Nuit ouverte (Flammarion, 2007, 18€)
Pourquoi Elise, actrice reconnue, a-t-elle accepté d'incarner à l'écran Régina Jonas, première femme ordonnée rabbin en 1935 à Berlin, et tuée à Auschwitz en 1944 ? Venu du fonds du passé de sa famille un oncle prodige va le lui apprendre. Elle découvre que sa propre grand-mère, négociante en champagne, n'a pas été trés regardante pendant l'Occupation quant à savoir avec qui elle trinquait...
Ces deux femmes ont vécu les mêmes heures dans deux mondes -et deux choix de vie- opposés.
Est-ce pour racheter la compromission banale de l'une qu'elle revêt l'exigeance exceptionnelle de l'autre ?
C'est à Berlin même, dans la compagnie fragile de la biographe de la femme rabin, qu'elle pourra se réconcilier avec son roman familial.
Une histoire forte superbement écrite. (P)

Andrea CAMILLERI : La Pension Eva (A.M. Metailié, 2007, 16€)
Peu à peu, le jeune Nemi découvre, grâce aux conversations avec les copains et aux jeux avec sa petite cousine, ce qui se passe dans la maison sur le port où habitent de belles femmes nues. Le jour tant espéré arrive où il peut pénétrer à son tour dans la maison et s’initier aux mystères féminins. Jeune étudiant, il continue d’être attiré par ces dames généreuses qui vivent, elles aussi, des drames amoureux. Et soudain éclate l’apocalypse, les bombardements, l’exode. Ce roman autobiographique très atypique dans l’œuvre de Camilleri donne un éclairage à son œuvre empreinte d’un humanisme désabusé et d’un amour lucide pour sa Sicile natale. (D)

Nicole CASSARD & Roland BRINGAY : Thé brûlant à Monjoi  (Editions du Réveil, 2007, 18€)
La charmante bastide de Monjoi est le théâtre d’un crime horrible : Jane Blake, une artiste peintre anglaise est retrouvée assassinée de plusieurs coups de couteaux. Rapidement, les gendarmes sont dessaisis de l’affaire au profit de la SRPJ de Toulouse. Mais Berengère, l’amie de la victime va mener sa propre enquête, au péril de sa vie. Et les suspects ne manquent pas, parmi lesquels, l’homme de main d’un trafiquant d’art londonien, un paysan aigri qui a eu vent d’un trésor, le veuf volage aux activités douteuses.
Autour d’une intrigue bien construite, c’est notre Quercy qui est décrit avec amour et pertinence, la beauté de ses paysages, ses traditions (du rugby à la soupe aux fèves), le métissage de sa population. Nicole Cassard et Roland Bringay signent leur premier polar, si réussi que l’on a hâte de retrouver la belle Berengère dans de nouvelles aventures tarn-et-garonnaises ! (D)

Javier CERCAS : A la vitesse de la lumière Traduit de l'espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic (Actes Sud, 2006, 21€)
Un jeune homme, qui est et qui n'est pas Javier Cercas, décroche une bourse aux States, à Urbana. Il y rencontre Rodney, un ancien du Viêtnam au caractère difficile, dont il devient l'ami.
De retour en Espagne, il est emporté par la tourmente du succès d'un de ses romans, qui est et qui n'est pas Les Soldats de Salamine. Déboussolé, il atteindra le fond du malheur, et ne survivra qu'en confrontant ses erreurs aux zones d'ombre du passé de son ami. Et en en écrivant l'histoire.
Vrai-fausse autofiction, ce roman qui se lit comme on court, jusqu'à dépasser sa fatigue, est aussi un éloge des pouvoirs de l'écrit.
Le début:  "A présent je mène une vie apocryphe, clandestine et invisible, bien que plus réelle que si elle était vraie, mais j'étais encore moi-même quand j'ai fait la connaissance de Rodney Falk." (P)

Pierre CHARRAS :  Bonne nuit doux prince (Mercure de France, 2006, 13€)
"Le livre de mon père", le genre n'est pas neuf. L'intérêt de ce livre, c'est qu'il n'est pas un travail de deuil écrit dans l'immédiateté de la douleur -mais en finit-on jamais avec cette douleur-là ? Il a fallu 20 ans à Pierre Charras pour l'écrire -et peut-être la mort de sa mère, enfermée dans sa mémoire enfuie.
L'écriture est magnifique, avec juste ce qu'il faut de distance dans la tendresse pour éviter le pathos.
Une sensibilité à partager. (P)

Pierre CHARRAS : Quelques ombres (Le Dilettante, 184 pages, 2007, 16€)
Un recueil de nouvelles comme un recueil de portraits, d’histoires, brèves et denses, de romans concentrés. De la tendresse, de l’humour souvent noir distillé avec subtilité même dans les pires scénarios, comme une antidote au désespoir, ou tout au moins à la mélancolie.On y rencontre un amoureux fidèle à l’anniversaire d’un rendez-vous manqué ; un jeune homme qui, au sortir du comas, ne reconnaît pas la vieille dame qui ressemble à sa femme ; un comédien cabotin sûr d’obtenir la récompense tant méritée, et tant d’autres.Homme de théâtre et écrivain, Pierre Charras nous fait entrer dans « le royaume de l’obsession, de l’idée fixe », et nous voici nous aussi hantés. (D)

CHEFDEVILLE : L'atelier d'écriture (Le Dilletante, 2009, 16€)

 Un livre qui vous mettra de bonne humeur, pour peu que le politiquement incorrect ne vous effraye pas.
Le héros (ou l’auteur, on ne sait pas la part de fiction et de réalité que contient le récit, et ça participe de son charme) a écrit voilà quinze ans un unique roman policier et végète depuis entre sa bouteille de rhum et les pigeons de son balcon. Un coup de téléphone lui propose d’animer un atelier d’écriture dans un collège de ZEP (Zone d’Education prioritaire). Ce n’est pas que ça le tente vraiment mais, bon, c’est payé.
Il rapplique avec sa culture de blouson noir sur une planète dont il ne soupçonnait même pas l’existence : des presque adultes de 4° partagent la classes en communautés qui pratiquent l’agression verbale (pour commencer) en continu. Beurs, blacks et gitans ne sont contenus que par les bimbos de banlieue qui pratiquent en virtuose le vocabulaire des charretiers. L’occasion pour le lecteur d’un rajeunissement linguistique indispensable…
Ce regard de Candide sur les établissements « difficiles » qui n’épargne ni les élèves, ni les profs, ni l’administration, ni lui-même est hilarant de bout en bout, jusqu’à ce que notre héros, qui s’est inventé un passé de caïd international pour essayer de maîtriser sa classe, ne retrouve sa vieille bagnole fracassée et ainsi taguée sur les portières : Feuque la mafia russe ! (P)

 

Collectif : La Révolution Wikipédia (Mille et une nuits, 2007, 12€)
L’internaute la connaît et l’utilise depuis quelques années déjà. Difficile, lors d’une recherche sur la toile, d’échapper au renvoi vers les pages de l’encyclopédie collaborative en ligne, dont le projet n’est rien moins que de s’ériger comme la référence ultime en terme de connaissance. Car là où les encyclopédies « papier » sont inévitablement limitées par leur volume et leur coût, Wikipédia a pour elle la puissance du nombre : rédacteurs bénévoles, diffusion mondiale instantanée, stockage virtuel, et - bien sûr - gratuité. Le principe est simple : des anonymes, compétents ou non, rédigent en ligne un ou des articles sur les sujets de leur choix, les textes pouvant par suite être modifiés, corrigés, et même vandalisés, par les autres usagers. On voit rapidement se profiler l’écueil d’un tel procédé, analysé par cinq étudiants de Sciences-Po sous l’égide de Pierre Assouline : comment prétendre fournir une connaissance fiable lorsque les auteurs des articles ne sont pas nécessairement des spécialistes reconnus comme tels, mais des internautes parmi lesquels le bon grain est difficilement séparable de l’ivraie ? Car le problème que pose Wikipédia n’est pas seulement  économique - en mettant en crise la pérennité des encyclopédies traditionnelles, mais aussi épistémologique : quel avenir pour la connaissance, si celle-ci prend la forme d’un contenu, certes actualisable en un clic, mais ne pouvant réellement être ni validé, ni invalidé ? Cet essai, que l’on sent animé par l’enthousiasme de ses co-rédacteurs autant que par un souci d’objectivité, soulève quelques lièvres au pays des chevaux de Troie, et invite son lecteur à penser la transmission du savoir sous un jour nouveau. (A)

Collectif : Tarn-et-Garonne : L'album du bicentenaire (Privat, 2008, 40€)
Cet ouvrage volumineux offre un panorama de l'histoire, des territoires, de la vie culturelle, religieuse, économique de notre département, créé par Napoléon en 1808. On y trouve aussi une présentation de chacune des communes, comportant une vue aérienne et une note expliquant l'origine de son nom, les faits marquants de son histoire.
La rigueur du travail des auteurs -qui bousculent bien des idées reçues-, la qualité et le nombre des illustrations en font un ouvrage de référence remarquable.
Publié sous la direction de Janine Garrisson, textes de Guy Astoul et Jean-Michel Garric, photos de Frédéric Hédelin.

Barbara CONSTANTINE : Allumer le chat (Calmann-Lévy, 262 pages, 14.50€)

Raymond, quand il a trop tiré sur le bambou, n'a qu'une idée: prendre sa carabine et allumer le chat. Bastos (le chat), lui il s'en fout bien: la dernière fois c'est les lapins qui ont morflé... Telle est l'accroche de ce roman loufoque où une famille y'au-de-poële dans un village de gentils barges recolle les morceaux d'un passé tumultueux.
C'est plein de bonne grosse humanité, notre sympathie est inévitable, c'est Fantasia chez les ploucs à la sauce Branquignols, ça rappelle un scénario d'Audiard. Il y a de plus mauvais maîtres. (Au fait, Constantine, ça ne vous rappelle rien ?) (P)

Michael CUNNINGHAM : Le livre des jours  Traduit de l'américain par Anne Damour (Belfond, 2006, 348 pages, 21€)
Simon, Lucas (ou Luke) et Catherine (ou Cat, ou Catareen): trois personnes pour trois histoires, l'une dans le XIX° siècle industriel, la deuxième dans notre quotidien désespéré, la dernière dans un futur  désespérant, toutes reliées entre elles par la poésie de Walt Whitman et un mystérieux bol blanc.
Ce n'est pas un livre facile, mais il laisse aprés lecture comme une impression d'avoir fait un pas dans l'estime de l'autre, ce qui n'est pas rien. (P)

Catherine DANA : Première suée de sel (Fayard, 2006, 18€)
Roméo-Sékou est noir, africain et musulman. Juliette-Gabrielle est blanche, française et juive. Leur folle passion, ils veulent la vivre envers et contre tout -contre surtout, le poids des interdits de leurs communautés. Gabrielle est prête à rompre avec sa famille. De retour en Afrique, Séou le pourra-t-il ?
Le ton est juste pour dire la curiosité de l'autre, puis la passion, l'inquiétude et les incompréhensions. C'est une histoire de notre temps métissé, et de ses persistances raideurs. (P)

Jean-Luc DAUNAC : La barque bleue (Le Luy de France, 2007, 15€)
Ce recueil d’une trentaine de nouvelles nous fait découvrir un véritable écrivain, un mélomane qui fait chanter la phrase, un amateur d’artisanat qui manie les mots avec brio, un humoriste tendre. Un conseil : soyez prudent lorsque vous entrez dans l’une de ses histoires aux allures anodines car gare à la chute !
Jean-Luc Daunac, ancien élève du Lycée Ingres enseigne aujourd’hui au Lycée Bourdelle. Sans doute, avons-nous l’occasion de croiser dans les rues de Montauban certains de ceux qui lui ont inspiré  ces personnages légèrement décalés, discrètement marginaux,… à moins qu’ils n’émanent de l’auteur lui-même? (D)

Lucie DELORME : Journal d'une étourdie (Gallimard, 2007, 89 pages, 9.50€)
"L'étourdie", c'est une Madame Bovary d'aujourd'hui : mari, amant, fille, copine et chien. Et  en s'ennuyant en promenant le chien, elle tombe sur un pistolet -à moins que ce ne soit un revolver, elle n'y connait rien. Ce "joujou de ganster" va bouleverse son univers. Elle a désormais pouvoir de mort, mais sur qui l'exercer ? Et que se trame-t-il dans son dos ?
Une malveillance subtile envahit ce court roman, distillée comme dans un thriller psychologique. (D)

David DESCAMPS :  L’apéritif des faibles  (Allusifs, janvier 2008, 13€)
De prime abord, le sujet n’est pas de toute gaieté. Un jeune homme installé à Marseille doit remonter dans ses Flandres natales, qu’il a fuit il y a quelques années, pour mettre de l’ordre dans les « écritures » de son meilleur ami Dino qui s’est suicidé récemment. Ce dernier lui a laissé trois carnets noirs et des photos : toute son intimité, ses frustrations et ses angoisses. A cette lecture, le narrateur replonge dans son enfance, dans ses souvenirs et les excès de sa  jeunesse  avec cet ami, leur commune découverte de la vie, de la jouissance, des amitiés et des amours. Dans cette période où flattés par la vie ils ont vécu, ils ont connu le bonheur d’exister intensément.
L’apéritif des faibles est un premier roman d’une grande puissance, qui se place du côté de la vie, de ces moments d’éternité qu’elle sait offrir et que l’on voudrait capturer pour toujours. (C)

Gerard DONOVAN : Julius Winsome Traduit de l'anglais par Georges-Michel Sarotte (Seuil, 2009, 19.50€)
Le décor est celui du Maine, au Nord des Etats-Unis, près de la frontière canadienne, dans ces forêts belles et âpres où les longs hivers trempent le caractère des habitants. Julius Winsome vit seul dans un chalet aux murs tapissés de livres où ont vieilli et sont morts son grand-père, qui a fait la guerre en France et en a ramené un fusil, et son père qui lui a appris à s’en servir. Il n’y a pas beaucoup de place pour les femmes dans ce pays, dans cette histoire. Pourtant un jour Claire arrive au chalet de Julius, et le temps d’un été ce sera comme un peu plus de soleil dans sa vie, Claire et Hobbes, le chien qu’elle lui a fait acheter avant de rejoindre le cours grisâtre de sa vie en ville, où l’attend son policier de mari.
Voilà qu’un matin Hobbes est tué, par un chasseur probablement, Julius croit se souvenir, en se repassant inlassablement le film de ces heures-là, avoir entendu un coup de feu. Les annonces qu’il pose pour demander des indices qui lui permettraient de démasquer le coupable sont recouvertes de grossièretés. Alors inexorablement et -c’est la force de ce livre- naturellement, Julius va mettre en œuvre sa vengeance. Il décroche le fusil et s’enfonce dans les bois à la recherche de chasseurs. Derrière lui les morts se multiplient. Dans le décor glacé de la forêt, magnifiquement décrit, il avance, glacé lui aussi, vers un dénouement qu’il sait tragique.
Julius Winsome est un vrai roman noir, sa progression implacable nous amène aux frontières de la folie sans qu’il ne soit jamais question de porter un jugement moral : « Aucun motif logique, aucun rêve ne m’avait poussé à agir où n’avait fait naître un autre homme en moi. J’étais seul responsable de tous mes actes (…)/Il était mon ami et je l’aimais. Un point c’est tout. » (P)

Jean-Paul DUBOIS : Hommes entre eux (L'Olivier, 2007, 19€)
Deux hommes et une femme, où plutôt une absence de femme. Le premier, mari quitté il y a quelques années, toulousain, malade, part à la recherche et trouve dans le grand nord canadien l'ancien compagnon de sa femme. Condamnés au huis-clos par le blizzard, ils vont traverser ensemble l'épreuve des tempêtes: celle du vent et de la neige, celle du corps malade privé de médicaments, celle surtout des démons intérieurs. Entre l'homme mourant et le chasseur solitaire va s'instaurer une relation intime étonnante.Magnifiée par une écriture parfaite et une composition cinématographique, cette aventure touche à l'universel. (D)

François DUPEYRON : Le Grand Soir (Actes Sud, 2006, 271 pages, 19 €)
"Courbet et la commune", mais plus encore Courbet et les femmes, Courbet et la peinture, Courbet et l'alcool, et la démesure, et les contradictions.
Le cinéaste et écrivain François Dupeyron nous entraîne dans cette pseudo-autobiographie comme dans une soirée de beuverie. On en ressort imbibé de l'ambiance d'une époque foisonnante... avec une légère gueule de bois. (D)

Per Olov ENQUIST : Blanche et Marie Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus (Actes Sud, 2006, 261 pages, 20€)
Rarement nous aurons eu autant le sentiment d'être en présence d'un chef-d'oeuvre littéraire, dans le sens artisanal du terme, que devant le journal inventé de Blanche Wittman, hystérique emblématique de la Salpétrière devenue la secrétaire de Marie Curie. La construction choisie par l'auteur suédois, qui s'appuie sur ces mémoires apocryphes pour tracer des cercles resserrés autour des relations Blanche-Charcot, Marie-Pierre Curie, Marie-Paul Langevin, Marie-Blanche-Jane Avril, lui permet  une mise en parallèle de l'irradiation par le radium, responsable de la triple amputation de Blanche à qui ne reste qu'un bras pour écrire et de la mort de Marie rongée au ventre, et de l'irradiation de l'amour, tout aussi lumineuse et dangereuse. Un maître-livre. (P)

Percival EVERETT : Blessés Traduit de l'américain par Anne-Laure Tissut (Actes Sud, 2007, 20€)
Dans les plaines sauvages et glacées de l'Ouest américain, chevauche avec bonheur un cow-boy bien singulier: John Hunt, noir et intellectuel. En compagnie de son vieil oncle, il soigne chiens et chevaux. Il soigne aussi ses blessures, celles causées par la mort de sa femme qui lui avait interdit, par peur, d'explorer la grotte qu'il découvre enfin.
Cet ordre presque parfait est bousculé par des évènements heureux (la rencontre d'une autre femme) et angoissants: assassinats, suicide, intrusion d'un jeune homosexuel malheureux... La société des hommes avec ses préjugés et ses violences fait irruption dans son univers harmonieux et maîtrisé.
Avec une écriture proche du roman noir, celle de l'action, ce roman puissant et profond parle de la condition humaine, ballotée entre haine et amour. (D)

Dario FRANCESCHINI : Dans les veines ce fleuve d'argent Traduit de l'italien par Chantal Moiroud (L'Arpenteur, 2008, 13€)
Une nuit, Primo Bottardi est réveillé par l'impérieuse nécessité de répondre à une question que lui a posé quarante ans plus tôt un camarade de classe. Il le sait : quand l'heure sonne personne ne peut s'y soustraire.
La remontée du Pô, dans ces terres de brouillard et de fantômes, croise, sous la figure tutélaire de l'esturgeon, un vieil instituteur, un charretier et son cheval mélancolique, un magicien venu des fêtes d'autrefois, une passeuse de fleuve, Charon récalcitrante... De méandre en méandre le récit multiplie les légendes inventées et les souvenirs mythifiés. L'écriture est somptueuse, on voudrait se rappeller toutes ses trouvailles ("l'odeur de pain chaud des yeux des nouveau-nés"). Un pur moment de littérature dans la veine (d'argent) du "réalisme magique".

Janine GARRISSON : Gabrielle d'Estrées (Tallandier, avril 2006, 21€)
Morte à 25 ans "d'un citron douteux", Gabrielle d'Estrées n'a pas eu le temps de réaliser son ambition: devenir reine de France -ou pour le moins que les enfants qu'elle avait d'Henri IV soient rois.
Janine GARRISSON, spécialiste de l'histoire moderne de la France, rend son humanité à celle qui  représente l'archétype de la maîtresse royale, manipulée par une famille rapace, mais finalement attachante. (P)

Laurent GAUDE : Eldorado (Actes Sud, 2006, 238 pages, 18.70€)
"L'Eldorado", c'est l'Europe pour ces jeunes Africains qui tentent l'aventure sur des bâteaux de fortune, affrêtés par des passeurs sans scrupules. Une aventure qui se termine souvent tragiquement. Le commandant Piracci le sait bien, lui qui est chargé de la surveillance des côtes siciliennes, à la fois sauveteur et gardien.
Sous le soleil de l'écriture de Gaudé, ces destins se croisent et se font écho, prenant un relief mythique. Et ces misérables immigrés clandestins possèdent une force que nous avons perdue : celle de l'espérance. (D)

Christian GAILLY : Les oubliés (Minuit, 2007, 13€)
Les oubliés, ce sont les anciennes gloires des médias que sont chargés d'interviewer  Paul Schooner et Albert Brighton. Aujourd'hui, ils vont en Bretagne retrouver la violoncelliste Suzanne Moss. Mais un accident de circulation laisse Brighton seul : seul pour annoncer la mort de son ami à la femme de celui-ci, seul pour rencontrer l'artiste et, dans la pâle chaleur du jour finissant, essayer  encore et toujours de se réchauffer à la tendresse de l'autre.
On ne devrait pas résumer un roman de Christian Gailly, tant  c'est le style qui en fait tout le charme : une écriture syncopée qui, par petites touches, nous amène profond dans les complexités des sentiments. Sans doute est-ce cela qu'on appelle "la petite musique" d'un grand auteur. (P)

Yasmine GHATA : Le târ de mon père (Fayard, 137 pages, 2007, 13€)
Après la belle évocation de l'art de l'écriture qu'était son premier roman ("La Nuit des calligraphes"), Yasmine Ghata nous entraîne dans ce nouveau conte oriental sur les chemins de la musique soufie.
Lorsque Hossein hérite du târ (sorte de luth) de son père Barbe Blanche, il ne sait pas qu'il reçoit en même temps de terribles secrets qui le mèneront des geôles d'Ardabil, la ville où vit le fils de Moshen, le condisciple et rival de son père, aux portes de la sainteté.
S'il y a, comme dans les Mille et une nuits, une leçon de sagesse, ou d'humanité, à tirer de cette fable, sûrement est-ce celle que Moshen assène à Barbe Blanche: "La musique ne provoque pas dans le coeur ce qui n'y est pas". Et si cette leçon vaut aussi pour la littérature, alors n'en doutons pas, le coeur de Yasmine Ghata est grand et généreux. (P)

Isabelle GIRARD : Telle une abeille (De Fallois, 2007, 17.50€)
Isabelle GIRARD, professeur d'anglais à Angoulème, a choisi le roman pour raconter l'histoire vraie d'une femme brésilienne abandonnée par ses parents en plein Rio à  5 ans à peine, et qui dirige maintenant l'Institution pour enfants défavorisés Favos de Mel. Ce sont les années de survie, de débrouille et d'apprentissages, vu par les yeux et avec les mots d'une enfant, que nous sommes invités à partager, dans un livre superbement tonique qui est une leçon de courage et de 
volonté. (P)

Adrien GOETZ : Une petite légende dorée (Le Passage, 2005)
Un faux polar qui nous amène faire un tour d'Europe sur les traces du " Maître de l'Observance ", peintre mystérieux de la Renaissance. Le héros cherche à reconstituer un retable éclaté de par le monde, espérant y trouver la clé de son existence. Une magistrale leçon d'amour de l'art. (P)

Wendy GUERRA : Tout le monde s'en va Traduit de l'espagnol par Marianne Millon (Stock, 2008, 19€)
C'est le journal que tient Nieve à deux périodes de sa jeune vie, dans les années 80 à Cuba.
Au début elle a 10 ans, est ballotée entre une mère artiste et un père théâtreux et violent. C'est l'occasion de rentrer au coeur du système social cubain, et de voir l'importance de l'entraide, des réseaux de voisinage, de la débrouille.
Dans la seconde partie, Nieve à 15 ans et s'éveille à toutes les révoltes: politique, artistique, sensuelle et sexuelle, avec une soif de vivre que rien ne semble pouvoir modérer. Mais voilà, "tout le monde s'en va", et Nieve reste là "condamnée à l'immobilité perpétuelle".
Ecrit de l'intérieur même de Cuba par une jeune poétesse (mais publié en Espagne), ce livre est à la fois un témoignage bouleversant et une  oeuvre littéraire enthousiasmante. (P)

Michèle HALBERSTADT :  Café viennois (Albin Michel, 212 pages, 15€,  2006)
Dans ce roman dont Vienne est le personnage principal se croisent l’histoire de Clara, journaliste dont on devine qu’elle porte en elle un douloureux secret, et celle de sa mère Frieda, juive autrichienne réfugiée en France dont le passé est révélé peu à peu aux yeux du lecteur et à ceux de sa fille. Deux voyages à Vienne, le premier avec sa mère, le second seule, vont permettre à Clara d’accepter de continuer le chemin de vie tracé par sa mère. L’écriture, parfois un peu didactique (on n’échappe à aucune recette de viennoiserie…), est très à l’aise dans le rendu de l’ambiance de la ville et encore plus dans l’empathie avec les deux caractères féminins. La transmission de la force de la mère à sa fille est, n’en doutons pas, vécue de l’intérieur. (P)

Minh Tran HUY : La princesse et le pêcheur (Actes Sud, 2007, 18€)
Quel est cet amour silencieux que vit Lan, la narratrice, pour Nam, jeune Vietnamien rencontré en Angleterre ? Leur origine commune les rapproche, et c'est avec une écriture délicate et poétique que Lan raconte à travers les souffrances de Nam les douleurs enfouies, la nostalgie d'un pays, illustrée par des contes vietnamiens, et qui fait de ce premier roman une oeuvre brillante et colorée. (B)
Le début : "Quand j'étais petite, le monde était merveilleusement rassurant : je m'imaginais en Cendrillon ou en Peau d'Ane, et tenais pour acquis le triomphe des bons sur les méchants, la renaissance des orphelines en princesse et la métamorphose des vilains petits canards en cygnes gracieux."

Serge JONCOUR : Que la paix soit avec vous (Flammarion, août 2006)
Tout se tient: c'est bien parce qu'il s'est fait virer de son boulot de surveillant que le narrateur regarde, vissé à sa télé, l'ascencion irrésistible de l'engagement américain en Irak. C'est bien parce qu'elle est trop âgée que la dame du rez-de-chaussée du vieil immeuble où il habite, et où on a caché des juifs pendant une autre guerre..., ne peut pas aller à la manif pour la paix. C'est bien parce au cours de cette manif il n'empêche pas que soit brûlé le drapeau d'Israël qu'il se demande ce qu'il aurait fait en 40. Et c'est bien parce que rien ne peut arrêter la guerre d'Irak que rien n'empêchera son expulsion et la "réhabilitation" de l'immeuble.
Serge Joncour réussit ce qui doit être le rêve de tout romancier: dire le monde à partir de l'histoire d'un seul homme. (P)

David KEHLMANN : Les Arpenteur du monde Traduit de l'allemand par Juliette Aubert (Actes Sud, 299 pages, 21.00€)

Voici l'histoire de deux fous de chiffres :  Alexandre Von Humbolt, où qu'il aille, mesure tout, les insectes, les montagnes, les gouffres... Carl Friedrich Gauss corrige à 3 ans les erreurs de calcul de son père et laissera son nom à une courbe statistique en forme de cloche.
L'un ira vivre sa passion au bout du monde, ne rêvant que de territoires vierges, par passion de la découverte et peut-être avant tout par désir de chiffrer la création dans sa totalité. L'autre ne quittera jamais le pays sans limite de sa tête.
Le roman alterne les chapitres des vies des deux hommes, jusqu'à leur rencontre  tardive où,  ne cachant pas l'admiration réciproque qu'ils se portent, ils se révèleront incapables de comprendre comment ni pourquoi l'autre a mené sa vie.
C'est vif, c'est drôle, c'est un plaisir rare. (P)

Jean-Yves LACROIX : Le cure-dent (Allia, 2008, 6.10€)
Quelle trame plus accueillante pour un écrivain que le destin d’Omar Khayyam, dont le nom résonne depuis la Perse médiévale et dont la vie est si mangée d’ombre ? On sait qu’il fut un mathématicien précurseur, un astronome exceptionnel (le calendrier qu’il a calculé est plus juste que le nôtre). Il fut un poète dont les Rubaïyat (Quatrains) célèbrent le vin, l’amour et la pensée libre. Quoi, il fut tout cela et il ne fut que cela ? Dans les interstices de sa légende Jean-Yves Lacroix glisse ses coins et pousse les expériences de Khayyam aux paroxysmes : l’amour sera un feu d’artifice de jouissance et de communion, l’ivresse atteindra le ciel par le bas et toute la science n’expliquera pas la mort.
Il fallait une écriture à la hauteur de cette histoire : il faut inventer pour Lacroix, à l’opposé du style télégraphique, le style calligraphique. La phrase conjugue l’ellipse et la volute pour des arabesques parfois précieuses, parfois –lorsque l’ivresse métaphysique balaye tout- joyeusement canaille. On est emporté par son flot pour une brève traversée (à peine 90 pages) qui laisse essoré et ravi. Vive l’Orient et ses épices ! (P)

Yves LERIADEC : Les hommes aussi ont besoin d'amour (L'Arpenteur, 140 pages, 2007, 12.50€)
Tantôt les nouvelles d’Yves Lériadec évoquent directement l’enfance : à un mariage, le premier émoi d’un garçon d’honneur pour sa cavalière (Garçon donneur) ; les héroïnes de cinéma qu’on voudrait sauver et aimer (Consoler Maria) ; les parties de billes (La trajectoire) et les secrets de famille proprement insupportables (Les pages arrachées).
Tantôt c’est la trace que l’enfance laisse chez les adultes dont il s’agit : la mère malade qui devient notre enfant (Les bras tendus, nouvelle liminaire d’une profonde sensibilité) ; la sœur qui va mourir (Necker by night) ; le professeur de latin qu’on retrouve dans un hospice (Rosa, rosa, rosam). Et parfois c’est plus grinçant, l’héritage nous gâche la vie, que ce soit une maison avec une locataire indélogeable (Le sourire de Louise) ou l’ambition que les parents ont pour nous (Maman voulait).
La dernière nouvelle, Le jour du permis (c'est du permis de vivre dont il s'agit, sanctionné par un examinateur véreux), est un épatant mélange de cauchemar orwellien et de comique chaplinesque...
L’écriture précise, sans graisse, toujours dans le ton (agacement ou fascination, mélancolie souvent) permet à Yves Lériadec de s’inscrire d’emblée parmi les rares nouvellistes français dont on souhaite retrouver la fraternité. (P)

LOISEL et TRIPP : Le magasin général Tome 1 : Marie, Tome 2 : Serge, Tome 3 : Les hommes (Casterman)
Loisel et Tripp, déjà vieux routiers de la BD tentent la rarissime expérience de réaliser en commun scénario et dessins de cette nouvelle série. Cela sent le Québec des années  70, le cinéma et  l'accent de nos cousins. Un régal ! (P)

Lionel-Edouard MARTIN : Jours d'été dans le Sud-Ouest (Arléa, 2009, 15€)

 Le beau-père du narrateur vient de mourir. A la retraite,  il s'était installé à « Palud », grande ville du Béarn, dans une belle demeure où se rendaient chaque été le narrateur, sa femme et ses filles. Il s'agit donc d'organiser les obsèques et de vider et vendre la maison. Sujet lugubre et pesant, s'il en est un!
Or le lecteur n'arrête pas de s'amuser, de s'extasier tout au long de ce récit découpé en courts chapitres. Car Martin est un virtuose de la langue, un magicien des mots qui fait sortir de son chapeau  à foison lapins et tourterelles métaphoriques. 
Peut-on résister à ses portraits comme celui de la jeune et gaie employée des Pompes Funèbres, « vivant oxymore » ou ceux des « puissantes serveuses aux « r » caverneux dans la voix, Padiracs de chair, volubiles et pleins d'échos – qui se meuvent entre les tables comme du vide incarné » ? Et que dire de ses descriptions de paysages ou d'agapes à base d'oies gavées dont « l'heureuse cirrhose (...) crée l'euphonie »?
Ainsi l'auteur se contredit, lui qui écrit que « d'un deuil, on émerge sans mots, comme on revient du cabinet dentaire avec un trou dans la gencive et une souffrance nouvelle ». Son hommage délicat et élégant prend la forme de l' « un de ses longs chats, très lents, dont le dos requiert une caressante main d'homme pour se voûter en pont – reliant, entre deux rives, les vivants et les morts ».

(Danielle)

Laurent MARZEC : A corps perdu (Presses de la Renaissance, mai 2007, 19€)

Laurent à 16 ans. Pour épater les filles, il plonge dans une eau pas assez profonde et se retrouve paralysé. Une nouvelle vie commence, une vie de douleur et d'arrachement, la reconquète de morceaux de son corps perdu, de son identitée transformée.
Quinze ans après, il raconte ce combat dans lequel il a mis toutes les forces de sa pensée et se avolonté, et qui aboutit à la traversée des Pyrénées d'une mer à l'autre en handbike (vélo à bras).
Ce témoignage bouleversant s'adresse à chacun de nous, qui avons besoin d'apprendre à transcender la souffrance. (D)

Michel MONNEREAU : Les morsures de l'amour (La Table Ronde, 2009, 19.50€)

 Benjamin, 28 ans, lassé de sa femme peu aimante, de son métier dans la publicité, décide tout à trac de devenir un chien. Il suffit de s’endormir en le voulant très fort et le lendemain la métamorphose est opérée, paraît-il. C’est du moins le parti pris de ce livre. On ne cherche pas à le croire, l’essentiel n’est pas là : il s’agit plutôt de développer cette fable pour porter sur notre société un regard différent –qui, s’il est à ras de terre, ne manque pourtant pas de hauteur.
Voilà donc notre toutou errant dans Paris, apprenant les à-côtés de la liberté : la faim et le froid, entre autres… Tour à tour il aura l’idée saugrenue de se faire adopter par ses propres parents, il connaîtra la fourrière après une carrière fulgurante de serial-mordeur spécialisé dans le mollet de brunette, sera adopté puis abandonné par un routier infidèle, avant qu’une quadragénaire en Porsche ne lui donne la furieuse envie de redevenir homme.
On reconnaît la patte du poète qu’est Monnereau dans le plaisir qu’il prend à jouer avec les mots, à décaler légèrement les expressions pour qu’elles s’adaptent à une vie de chien. Voilà un conte fort réjouissant en ces temps tristounets. A mettre dans toutes les gamelles ! (P)

Pierre MOUSTIERS : Baptiste (De Fallois, 2008, 18.50€)
Un vieil homme et une petite fille se rencontrent. Ils sont tous deux blessés, tous deux en marge de la société. Le vieil homme cultive le souvenir de sa femme dans leur grande maison au bord d’un village de montagne. La petite fille, qui a subi des sévices d’une mère folle, s’est retranchée dans le mutisme.
Ils vont aller l’un vers l’autre, s’apprivoisant lentement. Baptiste va apprendre à lire à la jeune Julie mais surtout à acquérir confiance en elle et en les autres. Cette mission lui donne un but. Chacun va poursuivre son chemin, l’un vers la vie, l’autre vers la mort, apaisés.
Ce beau roman, servi par une écriture dense et sobre a la dimension d’une allégorie universelle.
« Julie, c’est mon avenir. Elle va découvrir à mes côtés que les mots écrits ne meurent jamais, qu’on peut les brûler sans parvenir à les détruire, qu’ils peuvent nous tenir compagnie une journée entière, nous suivre dans le sommeil, donner un sens aux cris et aux gestes qui nous échappent. » (D)

Amélie NOTHOMB : Journal d'Hirondelle (Albin Michel, août 2006)
A la suite d'un banal chagrin d'amour, Urbain perd toute sensibilité et n'a plus goût à rien. Idéal pour devenir tueur, au servide de la mafia russe, qui plus est quand on est tireur d'élite. Mais la brève rencontre d'une petite fille et surtout la lecture ce son journal intime vont bouleverser cet ordre parfait.
"En vérité, on passe son temps à lutter contre la terreur du vivant." (D)

Amélie NOTHOMB : Ni d'Eve ni d'Adam (Albin Michel, 245 pages, 2007, 17.90€)
Lire Amélie Nothomb, c'est souvent -pas toujours- comme laisser fondre dans sa bouche un morceau de chocolat noir : d'une onctuosité amère, d'une saveur unique, raffinée et paradoxale.
Ce plaisir, on le ressent pleinement à la lecture de son dernier livre qui se situe chronologiquement avant et pendant "Stupeur et tremblements" (Grand Prix du Roman de l'Académie Française 1999).
De retour au Japon, le pays de sa petite enfance, l'héroïne donne des cours particuliers de français, meilleur moyen, pense-t-elle, d'apprendre le japonais. Elle noue avec son élève Rinri des liens si intimes qu'elle va faire de rapides progrès en langue et civilisation japonaises, mais aussi en relation amoureuse.
Avec son humour décapant, souvent cruel, elle nous initie à cette société extrêmement codifiée et nous entraîne sur les pentes de sa démesure personnelle à la conquète du mont Kumotori Yama, sommet à mes yeux de ce roman savoureux. (D)

Jack NOUDILA : Monsieur Diluvert et autres nouvelles (La Girandole, 2008, 152 p, 16.50€)

Les nouvelles de Jack Noudila traitent de sujets aussi préoccupants que la chirurgie plastique chez les sirènes, les méfaits des produits diététiques sur la population sahélienne, l'ouverture de la chasse à l'ange, le retour des revenants (!) dans les caves bordelaises, les blennorragies féeriques et, bien sûr, la pseudo-libération de Monsieur Diluvert, nain de jardin.
Noudila mêle allègrement les contes populaires, les chansons de Brassens, La soupe aux choux, le Kafka de La métamorphose (ou serait-ce Ovide ?), et en fait avec son imagination sans frein ses histoires à lui, inimitables, irrésistibles.
C'est bien sûr de notre monde qu'il se moque, de ses joyeuses absurdités, de sa tragique cruauté, que seuls peuvent aider à supporter, dans la digne filiation de Rabelais (et de René Fallet), les lunettes de l'ébriété et du rire.
Coup d'essai réussi d'un nouvel éditeur tarnais. (P)

Yoko OGAWA : La Marche de Mina Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Actes Sud, 2008, 21€)
Tomoko a 12 ans lorsqu’elle va passer une année dans un univers étrange et fascinant : une luxueuse demeure entourée d’un grand parc habitée (entre autres) par un oncle séduisant  aux cheveux châtains et une petite cousine malade et surdouée. Que de merveilles à découvrir comme la « salle de bains de lumière » ou l’hippopotame nain ! Curieuse et volontaire, elle va s’adapter à de nouvelles règles de vie, s’initier à la culture occidentale et, ainsi, se consoler d’être séparée de sa mère.
Un récit tendre et un peu délayé, assez surprenant sous la plume de la brillante romancière japonaise, Yoko Ogawa,  qui nous avait accoutumé à des textes courts et denses, d’une cruauté ciselée. (D)

Laura PARIANI : Tango pour une rose Traduit de l'italien par Dominique VITTOZ (Flammarion, 2007, 14€)
Le 31 juillet 1944, Tonio se réveille, nauséeux, à bord d’un étrange autobus blanc en partance pour Dieu sait où. Il se souvient d’avoir un peu forcé sur le whisky la veille, avec les autres pilotes, pour se donner courage avant de partir en mission… Il se souvient aussi qu’il doit écrire une lettre à Consuelo, sa rose, sa passion, sa douleur…
On l’aura compris, c’est Antoine de Saint-Exupéry qui est au centre de ce bref texte poétique, scandé par les paroles d’un tango obsédant, dans cette zone floue où, dit-on, on revoit sa vie en un clin d’œil, à peine le temps qu’un avion s’abîme en Méditerranée.
On sent que l’auteur, italo-argentine, a longuement mûri son livre avant d’oser affronter le mythe Saint-Ex. Et c’est parce qu’elle a su disparaître derrière lui qu’elle a parfaitement réussi son hommage. (P)

Aymeric PATRICOT : Azima la rouge (Flammarion, 15€, août 2006)
Gamine des cités, Azima sait qu'elle ne dirige pas sa vie. Alors autant consentir à la violence en puisant sa force dans l'absence, en aimant son bourreau, son frère.
Ancien attaché culturel au Japon, l'auteur  a fait une xxx encore lus déroutante: enseigner dans les banlieues pauvres. Il en ramène un roman à plusieurs voix, trés documenté, balançant entre attirance et répulsion pour cet univers régi par ses propres lois, d'une brutalité révoltante et d'ne vitalité troublante.
"...Tout à l'heure on m'isolait, maintenant je faisais partie d'un monde aux ramifications multiples. J'appartenais à cet arbre de l'autre côté de la fenêtre,comme j'appartenais au tableau. J'étais l'éponge sur le rebord. Je n'avais pas à me sentir plus humiliée qu'une éponge sur un rebord." (D)

Christophe PAVIOT : Cassé (Kurt Cobain) (Naïve, 2008, 152 p, 12€)
On pensait avoir tout lu, tout vu, tout écouté, sur le leader du groupe de rock le plus emblématique des ces vingt dernières années. Oh, il restait bien quelques demo tapes et quelques extraits de carnets intimes, exhumés avec parcimonie aux dates anniversaire par l’épouse du défunt – mais ce n’est pas ce qui nous importe. Car ce que nous livre Christophe Paviot, qui a manifestement plus vécu que conceptualisé le rock, est un ouvrage empreint d’une telle hargne qu’il mérite sa place parmi les (bons) livres consacrés à Nirvana. Il ne s’agit pas ici d’un documentaire sur la vie du groupe et de son guitariste/chanteur, mais plutôt d’une fiction réaliste, narrée du point de vue de Kurt Cobain. Là où le vacarme de cette âme poétesse était subtilement renversé par la mise en scène contemplative d’un Gus Van Sant (on se souvient du silencieux Last Days, autre fiction – mais en images – sur feu Cobain), l’écriture de Paviot prend le lecteur à la gorge, le plonge dans la sueur des concerts, les relents de bière et les montées d’héroïne, et ça tâche…  Le récit détourne la carrière du groupe ; en se basant sur ce postulat étrange, selon lequel le groupe n’a réussi à signer de contrat pour aucun de ses albums, l’auteur enfonce encore le destin de Cobain dans un espèce de drame subversif, une eschatologie sombre dont on ressort avec les mains tremblantes et l’envie de casser une Fender sur scène.  (A)

Franck PAVLOFF : Le pont de Ran-Mositar (Albin Michel, 2005, 17.50€)
Sur fond d'aprés-guerre en ex-yougoslavie, l'auteur de Matin brun a écrit un livre beau et âpre sur l'impossible réconciliation des communautés déchirées par une guerre civile. On rêve d'une cheville qui, telle la clef de voûte du pont de Ran-Mositar faite pour moitié de pierre et pour moitié d'olivier, assurerait l'équilibre, et le passage, entre les ethnies, les religions, tous les suds et tous les nords, tous les gens des forêts et tous ceux de la mer... L'optimisme béat n'est guère de mise ici, hélas ! (P)

Pierre PEJU : Le rire de l'ogre (Gallimard, 2005, 18€)
Dans les années 60, Paul Marleau, adolescent, fait un séjour dans une petite ville de Bavière apparemment paisible. Par l'intercession de Clara il découvre un drame effroyable, l'une des "félures" à retardement de la guerre, qui va hanter leur destin à tous deux. Tandis que Clara devient photographe de guerre, Paul va retranscrire dans ses sculptures l'horreur et la douleur contenues dans l'humain. Pierre Péju puise au fond de son exceptionnelle sensibilité  pour nous livrer ces pages d'une humanité inoubliable. (D)

Gilles D. PEREZ : Le goût des abricots secs (Le Rouergue, 2008, 10€)
Il pleut sans discontinuer sur la résidence dont les habitants ont été chassés. Ne restent, séparés par une mince cloison, qu’un vieil homme dont la femme vient de mourir et qui écoute sans cesse un ancien enregistrement de Schumann, et le narrateur qui attend l’impossible retour de sa compagne. Les liens que tissent entre eux deux la mémoire et l’abandon sont plus forts que les paroles. Souvent même plus forts que le silence.
C’est un roman magnifique qui parle d’exil, de résistance et de passion, beau et grave comme la musique de Schumann, jamais désespérée mais d’une mélancolie étincelante. (P)

Arturo PEREZ-REVERTE : Le peintre de batailles Traduit de l'espagnol par François Maspéro (Seuil, 2007, 22 €)
Perez-Reverte, bien connu pour les intrigues complexes de ses romans policierset pour sa série de romans historiques autour du Capitaine Alatriste, livre ici son roman sans doute le plus personnel et le plus touchant. Son héros, Faulques, est un ancien photographe de guerre qui s'est coupé du monde depuis que la femme qu'il aimait à sauté sur une mine en ex-Yougoslavie. Enfermé dans une tour de guet abandonnée, il  peint à l'intérieur une gigantesque fresque sensée représenter l'histoire de la guerre, de Troie aux Twin Towers.
Il va y être rejoint par son passé: un soldat croate, plongé au fond du malheur par un cliché de Faulques, vient réclamer vengeance. Entre les deux hommes s'installe un échange, jalonné de réflexions sur la peinture et la photographie, qui revisite l'histoire des trente dernières années, et la responsabilié que chacun a dans le chaos du monde. On ne peut, aprés la lecture de ce livre, que douter de la bonté des hommes, et c'est une terrible leçon. (P)

Philippe POLLET-VILLARD : La Fabrique de souvenirs (Flammarion, 2008,18€)

Roman par la qualité du style, récit par la forte impression d’authenticité qui se dégage de ce recueil  d’histoires vécues , voila que le lecteur hésite et le titre si bien choisi contribue à sa perplexité. Peu importe après tout. Ce livre raconte une enfance, celle d’un enfant à problèmes, qui s’automutile et met le feu partout et dont le père volage, part et revient, jusqu’au voyage  définitif vers Madagascar.
Avec le même humour désespéré que dans « L’Homme qui marchait avec une balle dans la tête », Philippe Pollet-Villard nous livre une drôle d’histoire, d’une force déstabilisante. (D)

Philippe POLLET-VILLARD : L'homme qui marchait avec une balle dans sa tête (Flammarion, 19€, août 2006)
L'histoire d'une vie, et de ses tours de manège. De la petit délinquance au grand banditisme. De la prison à la vie d'après, avec une balle dans la tête. Des plaies et des bosses, des amitiés et des amours. Et du rire et des larmes pour supporter cette farce cruelle... Servi par une écriture pratiquée comme un art martial: affutée et dense.
"J'ai longtemps dit, la vie c'est un gros bastringue qui tourne, un manège huilé avec plein de petits véhicules posés dessus, tous bien différents (...) Dans ce grand manège, il y a des enfants qui prennent tout de suite leur place (...) Ils croiront qu'ils ont choisi, alors qu'ils n'ont rien choisi du tout et rien vu non plus de ce qu'ils auraient pu voir et surtout rien compris au grand bastringue qui tourne dessous (...) Les bas-fonds" (D)

Arnauld PONTIER  :  Equinoxe (Actes Sud, 2006, 16€)
Carine est privée de l'usage des jambes et de la parole à la suite d'un accident. Elle vit avec sa mère, elle-même prisonnière de sa souffrance et de sa culpabilité. Sa rage de vivre lui permet de séduire le voisin d'en face, Yvan, le beau tatoueur. Elle conquiert ainsi une liberté et un bonheur, même provisoires.
Un récit qu'on croirait autobiographique, tant est profonde la justesse des sentiments. Un sujet tabou -la sexualité des handicapés- qui rejoint l'universalité des  problèmes familiaux et personnels. (D)

Claude PUJADE-RENAUD : Le Désert de la grâce (Actes Sud, 2007, 19.80€)
Quand l’Histoire rejoint la petite histoire, l’enfance, les souvenirs, l’intimité, l’amour d’un lieu…Le désert de la grâce est un ouvrage à plusieurs voix qui retrace l’histoire de Port-Royal des Champs. Abbaye de femmes fondée au 13ème siècle, elle devient sous le règne de Louis 14 un foyer de jansénisme. Les persécutions s’abattent donc sur Port-Royal. Les religieuses furent expulsées et l’abbaye démolie. L’un des personnages central du livre est la fille de Jean Racine, que son père a retiré de force du couvent. Elle est à la recherche d’un manuscrit que celui-ci, pourtant devenu homme de cour, aurait écrit pour défendre Port-Royal où il a été élevé. Marie-Catherine Racine va enterrer son passé et ses blessures à travers la redécouverte de la vie et de l’œuvre de son père.
C’est un peu dans l’esprit d’un ballet, d’une danse que l’auteur nous plonge dans cette époque. Rien n’est prétexte à rien, l’histoire de chacun se mélange avec l’Histoire. Au rythme d’une écriture élégante, Claude Pujade-Renaud nous parle : d’idéalisme, de blessures, d’orgueil, de liberté, de transmission de la mémoire et si judicieusement, sans psychanalyse ni féminisme de femmes. (C)

Yves RAVEY : Bambi Bar (Minuit, 2008, 9.80€)
Bien étrange pour ne pas dire suspect que le comportement de ce plombier émigré d’un pays de l’Est. Il espionne ses voisines, les harcèle au téléphone, les renverse à la sortie d’un parking. Vraiment, les gendarmes font preuve d’une patience angélique face à un individu aux réponses si laconiques. Mais peu à peu, la comédie change de registre. Un drôle de polar bien ficelé. (D)

Carlos RUIZ ZAFON : L'Ombre du vent. Traduit (excellemment) de l'espagnol par François Maspéro. (Le Livre de Poche,  8€)
La révélation de ce côté-ci des Pyrénées d'un auteur honoré chez lui du Prix Planeta.
Un roman total : à la fois historique (l'Espagne des débuts du franquisme), initiatique, gothique, tendre et truculent -et avant tout un hymne à l'amour des livres.
Prix du meilleur livre étranger 2004, Prix des élèves du Lycée Michelet (Montauban) (P)

Albert SÁNCHEZ PIÑOL : Pandore au Congo Traduit du catalan par Marianne Millon (Actes Sud, 2007, 23€)
Thomas Thomson, nègre pour un écrivain populaire, est embauché par un avocat pour écrire l’histoire de son client, un gitan accusé du meurtre de ses maîtres. Un récit qui mènera le lecteur de Londres à l’étouffante jungle du Congo, et même au centre de la Terre… Il n’est pourtant pas ici question d’exotisme : c’est à une réflexion sur l’irréductible étrangeté du rapport à autrui que nous convie Sanchez Pinol. Poursuivant la voie qu’il avait ouverte avec La Peau Froide, l’auteur dresse un portrait lucide de notre humanité, en perpétuelle balance entre l’amour le plus pur et la plus abjecte tyrannie. (A)

SANSOM, C.J. : Sang royal Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte (Belfond, 532 pages, 2007, 22 €).
Matthew Shardlake, l’avocat londonien bossu et futé revient (après « Dissolution » et « Les larmes du diable ») éclairer pour nous les méandres de l’histoire anglaise du XVI ème siècle.
Le voici à York, dans le cortège du roi Henri VIII venu imposer son autorité aux provinces séditieuses du Nord. Il doit escorter au retour le chef des conjurés afin qu’il soit « interrogé » dans la sinistre Tour de Londres… Dès son arrivée, le meurtre d’un maître verrier le mène sur la piste d’un secret de filiation qui pourrait faire vaciller la couronne. Il lui faudra toute son intelligence pour échapper à la mort et rétablir la vérité.
Dans la veine des policiers historiques anglais (Ellis Peters, pour ne citer qu’elle) C.J. Samson s’est taillé une place bien à lui, faite d’érudition, d’humour et de suspense, où l’on côtoie la grande Histoire sans s’ennuyer un instant.
Les deux premiers titres des enquêtes de M. Shardlake sont disponibles en format poche (Pocket). (P)

Saruccia SCIRE : Le pêcheur de l'île verte Traduit de l'italien par Yann Derrien (Altal, 101 pages, 2007, 9€)
"Nous sommes sur une île, avec tout ce que cela comporte de paradisiaque et d'infernal à la fois... [...] C'est un huis-clos où chacun doit veiller à sa propre survie..."
Tout ce petit roman tient dans ces deux phrases. Don Masticcio ne saura jamais pourquoi il meurt méprisé de tous sur l'île d'Ischia, dans la baie de Naples, en 1870. Pour comprendre, il lui faudrait connaître l'histoire d'un petit soldat de Napoléon, soixante-huit ans plutôt, et comment ce gamin d'Aigues-Mortes est venu dans cette île à la rencontre de la beauté, de l'amour et de la mort.
Une fable intemporelle dans une écriture efficace : un texte qui fait honneur à cette toute jeune maison d'édition. (P)

SJON : Le moindre des mondes Traduit de l'islandais par Eric Bouty (Rivages, 2007, 11€)
En 123 pages d'un texte souvent trés espacé,  il est dit peu de choses : un pasteur islandais, plutôt antipathique, chasse dans le neige une renarde rousse, un biologiste met en terre l'idiote qu'il a recueillie. Sjon, un des paroliers fétiches de Bjork donne, entre légende et conte moral,  un texte intemporel qui ne quitte pas la mémoire.
"Il ne faisait aucun doute que la malheureuse fille emprisonnée dans l'arrière-cour du neveu du bailli de Reykjavic faisait partie de ces innocents de type asiatique qui ne possédaient rien d'autre en propre que leur haleine." (P)

Brigitte SMADJA : Natures presque mortes (Actes Sud, 2006, 13.80€)
Ils sont amis depuis longtemps, les uns mariés, les autres non. Et de félures apparaissent dans les couples. L'occasion pour certains -certaines, surtout- d'un nouveau départ dans la vie grâve à la chaleur de l'amitié et à celle du soleil de l'île de Procida. Un petit livre intimiste, d'un optimisme lucide. (D)

Alexis STAMATIS : Bar Flaubert Traduit du grec par Laure Pècher (Le livre de Poche, 2007, 6.50€)
    Un roman traduit d’une langue peu influente et publié par un petit éditeur a peu de chances de rencontrer l’audience qu’il mérite dans notre pays. C’est le cas de « Bar Flaubert » d’Alexis STAMATIS, traduit du grec (12 millions de locuteurs : à titre d’exemple le français, qui n’est que la cinquième langue parlée dans le monde, en compte 290 !) par Laure Pécher et publié dans l’indifférence générale en 2000 par les éditions Altérédit, dont une des louables volontés est justement de faire connaître la littérature grecque contemporaine. Remercions Le Livre de Poche d’offrir une nouvelle vie à cet excellent roman, best-seller dans son pays, où il a aussi fait l’objet d’une adaptation cinématographique.
    Tous les ingrédients sont en effet présents pour faire de ce livre un succès populaire : une intrigue policière complexe qui amène le lecteur à travers l’Europe, des trafiquants d’art sans scrupules, des assassinats mis en scène, des cryptogrammes, des femmes fatales bien sûr, qui manient le secret, la vengeance, et finissent victimes d’une machine qu’elles croyaient manipuler –le tout sur fond d’histoire littéraire des années 50 et, puisque nous sommes dans le pays d’Héraclite et de Platon, saupoudré de métaphysique aristotélicienne et de références évangéliques.
    Yannis, le narrateur, aborde la quarantaine avec un mal-être existentiel dû autant à son activité chaotique de journaliste free-lance spécialisé en décoration intérieure qu’à une vie sentimentale tout aussi désordonnée et insatisfaisante. Il accepte d’aider son père, un romancier reconnu, à mettre en ordre ses archives en vue de la rédaction de son autobiographie. Dans l’armoire où sont entreposés les manuscrits adressés par des aspirants auteurs en quête de l’avis, ou de l’appui, du glorieux aîné, il feuillette celui d’un certain Loukas Mattheou, « Bar Flaubert », et est aussitôt happé : c’est sa propre histoire qui est racontée, avec les mots que lui-même n’a jamais pu trouver. L’histoire d’un étudiant grec à New-York qui rencontre une femme, Léto, de leur brève et incandescente liaison, et du creux que son départ laissera et que Loukas n’aura de cesse de chercher à combler, ou à oublier, en brûlant sa vie désespérément.
    Qui est ce Loukas ? Interrogés, le père et le mère du narrateur se cadenassent dans leur mutisme. Yannis apprendra que son père a pesé de tout son poids pour que ce roman ne soit pas publié. Pourquoi ? On retrouve sur les hauteurs d’Athènes un Américain rescapé de la beat generation  qui a connu Loukas aux Etats-Unis, du temps où il s’appelait Luke Pateras et était, pour des raisons pas toujours littéraires (il était très beau et charismatique), la coqueluche de Ginsberg, Burroughs… Son dernier signe de vie, il y a des années, a été une carte de Barcelone qui cite le poète Fernando Salinas. Voilà notre Yannis en partance pour la Catalogne, où une brune pimentée l’aiguille vers un marchand d’art franquiste et mafieux qui, après avoir été lui aussi séduit par Loukas-Luke, lui voue une haine mortelle, dont par ricochet Yannis manque d’être victime lors d’une fusillade dans le Parque Guell.
    Laissant dernière lui une traînée de morts il rejoint Florence, où vit la fille que Loukas a eu d’une actrice italo-allemande, et Berlin, à la recherche de cette dernière qui funambulise entre alcool et folie. La piste jalonnée de personnes abandonnées ramène le narrateur en Grèce, dans la solitude des villages perchés d’Arcadie, où réside peut-être la clé de l’énigme Mattheou. La dernière page du roman distille un dernier indice, à peine marqué, et laisse le lecteur inquiet au bord de l’abîme.
    Il y a des parentés certaines entre ce livre et le grand roman espagnol « L’Ombre du vent » , écrit un an plus tard par Carlos Ruiz Zafón. Barcelone bien sûr, mais surtout la présence d’un manuscrit qui, dans les deux cas, porte le titre même du roman qu’on lit, la poursuite d’un auteur fantôme qui s’est employé à brouiller les pistes derrière lui, et la présence d’un amour idéalisé qui est le ferment des destins croisés des personnages. « Bar Flaubert » diffère pourtant par l’éclatement géographique européen des lieux, là où « L’Ombre du vent » est le livre d’une seule ville. Il s’en distingue aussi par une dimension historique moins présente : le régime des colonels, qui aurait pu faire miroir à la guerre civile espagnole, est à peine effleuré. Et surtout « Bar Flaubert » utilise davantage les procédés et les ingrédients du roman policier : cambriolages, règlements de comptes, meurtres, fausses identités et autres messages codés… C’est aussi parce qu’il est le portrait des années 70 qui ont installé la violence en Europe.
    Regrettons un nombre de coquilles typographiques plus élevé que la moyenne, qui est pourtant de moins en moins basse (on espère tout au moins que c’est un correcteur d’orthographe obtus et non pas une erreur de traduction qui fait assaisonner la cuisine grecque de basilique au lieu de basilic !)
    Mais ce ne sont que vétilles par rapport au plaisir pris à suivre ce roman captivant dans les méandres de son intrigue. (P)

Sasa STANISIC : Le soldat et le gramophone Traduit de l'allemand par Françoise Toraille (Stock, 2008, 21.50€)
Bienvenue au pays des fêtes champêtres et de l’accordéon, bienvenue au pays de la grande cueillette de prunes et de la colique qui s’en suivit, bienvenue au pays des promesses toutes simples : ne jamais arrêter de raconter, bienvenue au pays du magicien du possible et de l’impossible où tout est possible, même la plus fratricide des guerres, bienvenue au pays de la Drina, bienvenue en ex-Yougoslavie.
Par la voix d’un enfant, et par l’écriture flamboyante du jeune homme que cet enfant est devenu, quelque part dans son exil allemand, voici comment une enfance d’Europe Centrale bascule dans la perte : celle de grand-père Slavko qui meurt à l’instant même où Carl Lewis devient champion du monde, par laquelle s’ouvre le récit ; la perte d’Asija, la compagne de jeux dans la cave, durant les bombardements –mais a-t-elle jamais existé, celle dont le nom signifie pacificatrice ? La perte d’un monde qu’il est vain de chercher à retrouver : parce que ses blessures l’ont défiguré, et parce qu’en s’enfuyant on l’a trahi.
Il est rare de rencontrer une écriture aussi tonique (coup de chapeau à la traductrice), aussi exubérante, gorgée d’images, de trouvailles, d’humour jusqu’au bord du gouffre. Sasa Stanisic, né à Visegrad de mère bosniaque et de père serbe, entre en littérature avec un livre dont la lecture est une urgence salutaire.  (P)

Franck THILLIEZ : La mémoire fantôme (Le Passage, 2007, 21.50€)
Lucie Henebelle, partagée entre son travail de flic et son rôle de mère, cavale après un tueur en série qui refait surface mystérieusement. Entre les troubles de mémoire d’une coéquipière de fortune, les énigmes mathématiques d’un maniaque du crime, un club secret de jeunes génies, des victimes scalpées et le motif récurrent de la spirale d’un coquillage, elle va avoir fort à faire pour démêler réalité et souvenirs factices. On pense, pour la part prépondérante qu’occupe l’amnésie dans le livre, à l’excellent film Memento de Christopher Nolan. Un rapprochement qui n’est pas malvenu quand on sait que La Chambre des Morts, grand succès de Thilliez, fait l’objet d’une adaptation au cinéma. (A)

Paul VACCA : La petite cloche au son grêle (Philippe Rey, 2008,16€)
Dans un quartier populaire d'une Ville du Nord, un jeune garçon rentre chez lui après l'école, dans le bistrot tenu par son père. très vite , il ressort avec sa mère pour se promener et pour lire Proust, à la grande inquiétude du père. Cette passion littéraire va bouleverser la vie de cette famille, devenir l'antidote au malheur qui la gagne, s'étendre à tout le village.
Un roman chaleureux, plein de cocasserie et d'émotion, d'humour et de tendresse. (D)

Jean-Pierre VIGUIE : Combenègre (Editeurs Indépendants,2007, 15€)
Mystère à Saint-Antonin-Noble-Val : un vieux paysan est assassiné avec une arme rare et sophistiquée. Très vite les gendarmes orientent leurs recherches vers la période de la Résistance et précisément  vers l'arrestation de trois des chefs de réseaux dans une bergerie isolée. Avaient-ils été dénoncés par un milicien, comme l'indique la version officielle, ou plutôt par un des leurs ?
Roman policier, roman historique, roman d'espionnage, "Combenègre" est aussi un chant d'amour au Quercy et à Montauban. Trahison cupide et fidélité obstinée jalonnent cette aventure palpitante et très documentée. (D)

Bertrand VISAGE : Intérieur Sud (Seuil, 187 pages, 2008, 16€)

L’histoire débute sur une plage aux abords de Catane, en Sicile où des enfants découvrent le corps supplicié d’un agonisant. Une fois retapé, l’homme est expédié à l’autre bout du monde. 8 ans après, il revient pour retrouver la fille du mafieux dont il était amoureux. Polar ? Histoire d’amour ? Roman d’une ville ? Tout cela à la fois : l’intrigue distillée en touches subtiles, restitue parfaitement l’ambiance d’une Sicile mystérieuse et violente (D)