Littérature étrangère

Hafdan W. Freihow : Cher Gabriel

Traduit du norvégien par Ellen Huse Foucher

(Gaïa, 2012, 144p, 16€)

 

L'autisme est un trouble envahissant du comportement qui influe sur tous les événements et toutes les relations de la vie quotidienne. Cette maladie, sans doute liée à un mauvais développement du système nerveux, touche des fonctions centrales, comme la capacité à communiquer et à comprendre l'interaction sociale.

Ce texte émouvant, parfois drôle et espiègle, parfois profondément triste, toujours sincère, est une lettre qu'un père adresse à son fils Gabriel, autiste. Il lui raconte sans détour les difficultés rencontrées face à ses « problèmes », face à une maladie que l'on commence à peine à comprendre et dont on ignore encore tellement. Il témoigne, honnêtement, des joies et des peines. Il dit tout l'amour qui unit la famille, mais il avoue aussi que parfois, cette vie-là devient insupportable...

 Mais Cher Gabriel n'est pas seulement une lettre, c'est le récit d'un écrivain, et quel écrivain ! Alors que ce n'est que son premier texte, Halfdan W. Freihow, traducteur, critique littéraire et éditeur norvégien, semble avoir compris l'essentiel. Il n'hésite pas à explorer les profondeurs de sa vie familiale, les tréfonds de ses propres sentiments et pensées, pour nous livrer un témoignage magnifique, authentique, qui parvient en quelques mots à illuminer nos larmes de rires, qui nous entraîne sur ces îles norvégiennes balayées par le vent, à la recherche du trésor des pirates, et qui, surtout, nous redonne un peu de confiance dans la nature humaine !

 

(Marianne Kmiecik)

Jonathan Coe : Désaccords imparfaits

Traduit de l'anglais par Josée Kamoun

(Gallimard, 2012, 8.90€)

 

Célèbre auteur britannique, Jonathan Coe est réputé pour les constructions complexes de ses romans. Les destins de nombreux personnages s'y entrecroisent toujours, à différentes époques, en surprenant infailliblement le lecteur.

 Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit dans Désaccords imparfaits. Ce recueil reprend l'ensemble des nouvelles que Jonathan Coe a écrites au cours des quinze dernières années... soit quatre petits textes seulement ! Mais même si le genre diffère, l'essentiel reste : la plume. Et nous voici embarqués, menés de force là où l'auteur le souhaite, le souffle court et l'œil hagard.

 Jonathan Coe fait resurgir les fantômes du passé : lors d'une visite sur la tombe de grands-parents pour Gill et son frère, ou au cours d'un festival de films d'horreur pour William. Si quelque uns de ces personnages regardent avec une certaine mélancolie leurs années passées, d'autres, au contraire, ont des regrets... Personne n'échappe aux infinis questionnements des possibles : et si..., si, à ce moment-là, à cet instant précis, j'avais osé prononcer une autre phrase, si j'avais choisi cette voie plutôt que celle que j'ai finalement suivie, ma vie n'aurait-elle pas été complètement chamboulée ?

Jonathan Coe excelle dans l'art de chercher ce qui semble perdu, que ce soit notre propre passé ou un objet oublié. Mais les choses ne doivent-elles pas parfois rester perdues pour conserver leur mystère ?

 

(Marianne Kmiecik)

José Antonio Labordeta : Dans le tourbillon

Traduit de l'espagnol par Jean-Jacques et Marie-Neige Fleury

(Attila, 2011, 15€)

 

Combien sont-ils ? Une douzaine d'hommes qui ont grandi, travaillé, souffert ensemble -la vie, dans ce village de montagne, n'a jamais été donnée. A la fin, il y aura eu quatre morts et tous les autres auront été brisés, et leurs femmes, et leurs enfants. Simplement parce que des rumeurs de guerre civile ont permis de solder de vieilles jalousies -la politique ni la religion, bien sûr, n'y sont pour grand chose. C'est d'autant plus glaçant et nauséeux que tout cela est vrai, cela c'est vraiment passé dans la province de Teruel, et on le sait, cela peut à nouveau se passer n'importe où.

José Antonio Labordeta, chantre de l'autonomisme aragonais, a orchestré avec force les voix de ces gens-là, les victimes, les assassins -et ce peut être les mêmes-, les femmes aussi, celles qui d'ordinaire n'ont pas la parole et dont la violence, c'est connu, est dirigée contre elles-mêmes. Il y a aussi un marchand ambulant qui traverse ces carnages, qui, comme l'auteur rassemble ces bribes de monologues pour en faire un récit, entasse dans sa charrette « des cartons de peignes, des sandales, une caisse de sardines, quelques costumes en velours et toile fine » -et des cadavres.

Par sa pureté et sa dureté, Dans le tourbillon est tout bonnement un chef d'œuvre.

(Illustré de très belles gravures de Paz Boïra)

Sana Krasikov : L'an prochain à Tbilissi 

Traduit de l'américain par Esther Ménévis

(Albin Michel, 2011, 22€)

 

L'an prochain à Tbilissi sonne comme une promesse... ou comme une malédiction, peut-être, pour les personnages de Sana Krasikov. Comment ne pas se perdre lorsque tant de lieux, tant de personnes, tant d'événements, tant d'obligations dissemblables, souvent même contradictoires, se mêlent dans un seul esprit, un seul corps ?

 

Cette dame de compagnie d'une vieille femme sur le déclin, qui assiste impuissante aux passages de plus en plus fréquents des rapaces, n'est-elle pas elle-même la proie facile et privilégiée de ce fils profiteur ?

Cette jeune fille qui aspire tellement à l'indépendance et à la liberté dans ce nouveau pays, ne se laisse-t-elle pas berner, encore et toujours, par cet homme violent, parce qu'il est parfois si difficile et si effrayant d'être seule ?

Et celle-ci encore qui, aveuglée par cet étrange sentiment que l'on appelle parfois amour, se voit entraînée au cœur de dangereuses manigances, ne choisit-elle pas de fuir, sous prétexte de renouer avec un passé, des origines qu'elle ne comprend pas, des amis qu'elle ne comprend plus ?

 

Les nouvelles de Sana Krasikov mettent en exergue, avec une grande délicatesse, les aspirations et déconvenues de ces expatriés d'Europe de l'Est qui ne trouvent plus leur place, ni dans un pays ni dans l'autre, perdus entre deux cultures, deux identités. La puissance narrative de cette jeune auteure américaine d'origine ukrainienne éclaire les existences de ces femmes, plus ou moins tristes, plus ou moins blessées, qui se battent pour plus de libertés, pour un peu de reconnaissance et, tout simplement, pour une vie meilleure...

(Marianne Kmiecik)

Alexander McCall Smith : Les charmants travers de nos semblables

Traduit de l'anglais par Martine Skopan

(Les 2 terres, 2011, 20€)

 

« Ne sommes-nous pas tous soucieux de notre réputation, accrochés à nos avantages acquis, affligés de tares minimes ou fâcheuses ? »

Soucieux de leur image et de l'opinion d'autrui, les personnages du nouveau roman d'Alexander McCall Smith le sont assurément. Mais lesquelles de ces bonnes gens ont réellement quelque chose à cacher ? La philosophe Isabel Dalhousie se voit confier une mission délicate : une lettre anonyme, envoyée à la direction d'un pensionnat réputé, révèle que l'un des trois candidats au poste de directeur aurait un passé trouble... Oui, mais lequel ? L'alpiniste à l'étrange sentiment de culpabilité ? Le jeune homme peut-être un peu trop ambitieux ? Ou encore le charmant petit ami de Cat, la nièce d'Isabel ? Et qui a bien pu écrire cette mystérieuse lettre à l'encre verte ?

En enquêtant discrètement sur ces trois postulants, la directrice de la Revue d'Éthique Appliquée prend conscience de la difficulté de construire un jugement objectif sur une personne à partir d'histoires tronquées. Elle apprend, parfois à ses dépens, que notre esprit élabore les plus terribles scénarios à une vitesse fulgurante...

Forcée de mener de front ses activités de directrice, de philosophe, de mère et de femme, Isabel se trouve rapidement confrontée à de multiples conflits d'intérêts. « Essayer de concilier des positions contradictoires, c'est aussi difficile que de mélanger de l'huile d'olive et du vinaigre balsamique ». Mais cette situation inextricable est également un formidable terrain de recherche, regorgeant de pistes de réflexion pour l'esprit affuté et inventif de Mlle Dalhousie !

 

Cette enquête sur les « charmants travers de nos semblables » permet à Alexander McCall Smith de mettre à l'épreuve son personnage fétiche et de se questionner sur les actes et les motivations de la respectable population d'Édimbourg et, plus largement, sur les perversions de l'âme humaine... Jusqu'où les gens sont-ils prêts à aller pour obtenir ce qu'ils désirent ?

(Marianne Kmiecik)

Etgar Keret : Au pays des mensonges

Traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

(Actes Sud, 2011, 205p, 20€)

 

Dans son nouveau recueil, Au pays des mensonges, Etgar Keret nous transporte de monde en monde, au cœur d'univers surprenants, à la limite de l'extraordinaire. Des lieux et des personnages plus étranges et incongrus les uns que les autres mais qui nous semblent pourtant bien réels, presque palpables. C'est là que réside la force des nouvelles de l'écrivain israélien : dans sa capacité à nous faire croire que l'on peut rencontrer, au coin de la rue, un poisson d'or qui réalisera trois de nos souhaits, un quartier sur lequel le soleil brille toute l'année, un jeune homme qui possède deux enveloppes corporelles et deux personnalités bien distinctes, ou encore que l'on peut retrouver tous les personnages de nos mensonges dans un univers parallèle où ils subissent les mille et un tourments que nous leur inventons !

Par sa force de narration et de persuasion, l'écrivain embarque le lecteur dans sa propre imagination. Trente-neuf textes, de longueurs diverses, qui abordent des thèmes graves ou lumineux comme la violence, l'amour, la solitude ou la prise de conscience...

 

Écrivain, scénariste, auteur de bandes dessinées, cinéaste, Etgar Keret est né à Tel Aviv en 1967, ses nouvelles sont publiées chez Actes Sud et sont traduites dans plus de trente-quatre pays...

À retrouver en Babel : La Colo de Kneller (2001), Crise d'asthme (2002), et Un homme sans tête et autres nouvelles (2005).

 

(Marianne Kmiecik)

Haruki Murakami : 1Q84

Traduit du japonais par Hélène Morita

(Belfond, 2012, Tome 1 : 536p, Tome 2 :  526p,  23€ chacun. Tome 3 à paraître en mars 2012

 

Le succès phénoménal que ce livre-monstre rencontre au Japon -et rencontrera en France, nul besoin d'être prophète pour le prédire- tient en grande partie à son côté gigogne, au nombre de livres emboîtés dans le livre. C'est une hydre littéraire, et de toutes ses têtes une forcément nous ressemble et nous trouble. Murakami, c'est là son charme -au sens magique-, est un conteur aguerri qui maîtrise parfaitement les ficelles de la narration, les références d'une vaste culture, et qui joue des genres littéraires, de leur subversion, avec talent et, me semble-t-il, une pointe d'amusement. De là à lui reprocher de pallier un manque d'invention par de la virtuosité, comme on a pu le lire, il y a un pas dont je me garderai, tant son imagination est bondissante.
Les destinées des deux héros, Aomamé la justicière criminelle et Tengo l'écrivain de l'ombre, liées par une fugace rencontre à l'âge de 10 ans, n'en finissent pas de se rapprocher, tendues vers un infini où, dit-on, les parallèles se rencontrent, quelque part dans le monde de l'année 1984 ou dans celui de 1Q84, son double temporel. Est-il besoin de dire qu'en brassant, entre autres, les thèmes du viol, des sectes, de la soumission, de la violence -et n'oublions pas : de la littérature, c'est un roman au titre envoûtant, La Chrysalide de l'air, qui est le fil rouge de 1Q84-, ce n'est pas d'un monde bientôt vieux de 30 ans dont Murakami nous parle, mais bien du nôtre (peut-être lui aussi intemporel ?), et de nous qui y vivons, de nos faiblesses, de nos fidélités, de ce qui nous fait exister.
Si l'on reconnaît un bon roman à ce que toute lecture après lui est un peu décevante, 1Q84 en est assurément un très bon.

 

Manu Joseph :  Les Savants

Traduit de l'anglais (Inde) par Bernard Turle

(Philippe Rey, 2011, 409p, 21 €)

 

Dans l’Institut d’Etudes Spatiales de Bombay, les savants étudient le ciel, à la recherche, notamment, de preuves de vie extraterrestre. Et Ayyan Mani, l’intouchable, le dalit  comme on dit maintenant, profite de son poste de secrétaire du grand patron pour étudier les savants. Il n’a guère de sympathie ni d’estime pour ces brahmanes qui se passionnent pour des théories fumeuses et s’entredéchirent dès qu’il est question d’argent ou de pouvoir. Lui, comme ceux de sa caste, est condamné à exercer un emploi subalterne et à habiter avec sa femme et son fils dans un logement à pièce unique d’une cité qui en comporte 10 000. C’est sur cet enfant de 11 ans qu’Ayyan mise tous ses espoirs pour sortir sa famille de sa condition. Il suffit de le faire passer pour un génie. Comment ? Comptez sur la débrouillardise d’Ayyan pour trouver la solution ou plutôt les solutions aux nombreuses embûches qui se présentent.

 

Un roman foisonnant, plein de suspense et de rebondissements, qui dresse, avec un humour ravageur,un portrait satirique de l’Inde d’aujourd’hui.

(DD)

Paul HARDING : Les foudroyés

Traduit de l'américain par Pierre Demarty

(Cherche Midi, 186p, 15€)

 

Sur un lit, au cœur de la maison familiale, George Crosby, horloger de métier, vit ses dernières heures entouré de ses proches. Son agonie appelle le souvenir, et le souvenir, la vie.

Avant toute chose il convient de dire que, bien qu'ayant pour toile de fond la mort d'un homme, Les foudroyés est un récit gorgé de vie, portant au fil des pages le souffle sec, fort, lumineux du vivant.

 

La surprise qui attend le lecteur est d'abord celle de la structure, le roman étant construit à partir des souvenirs de George, c'est à dire sous la forme d'un kaléidoscope qui aurait capturé les moments forts de la vie du narrateur. Le jeu de miroir entre le souvenir et la situation actuelle est tout d'abord ténu, renvoyant régulièrement le lecteur au présent – la vie finissante de George – jusqu'à de plus en plus l'en éloigner à mesure que la vie du personnage décline. La plongée dans le passé, de plus en plus profonde temporellement, se traduit alors par une structure narrative parallèlement plus logique (le souvenir n'est plus sporadique, il s'inscrit dans une globalité cohérente) , aux thématiques également plus fortes (la relation psychologique au père, etc.). De même, le rapport au temps, abordé dans de courts paragraphes techniques tirés d'un traité d'horlogerie du XVIIIème siècle, devient de moins en moins signifiant. Paul Harding construit son roman comme se dessine une vie d'Homme.

 

D'autre part, si l'œuvre porte la vie dans ce qu'elle a de beauté éphémère, c'est aussi et surtout grâce à l'évocation sans cesse renouvelée de la nature (l'eau et le vent en premier lieu), qui semble sous-tendre les rapports humains évoqués dans les souvenirs - ceux de George et son père, Howard, et ceux d'Howard et de son propre père. Foudroyer, au premier sens, ne signifie-t-il pas frapper par la foudre?

Usant de forme dialoguées originales, laissant place à la contemplation, ou encore creusant le sillon de la pensée psychanalytique, l'écriture de l'auteur américain prend des dimensions variables, à l'image de l'histoire abordée. Elle tente, elle aussi, de se faire passeuse de vie.

Paul Harding, avec ce premier roman, dénude la mort de ses oripeaux occidentaux trop lourds de sens, et prouve par là qu'elle n'est rien comparée à sa compagne la vie. Rien d'autre qu'une fin.

(Ludovic Deplanque)

Lucia Puenzo : La malédiction de Jacinta

Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

(Stock, 2011, 320p, 20€)

 

Dans nos mégalopoles, à Buenos-Aires comme ailleurs, rien de moins improbable que la rencontre de deux paumés.

Elle, c'est Twiggy : plus de deux mètres et la maigreur du top-modèle dont elle porte le nom. Elle essaye d'échapper à ses parents, à ses psys, à ses médicaments, à elle-même. Avec l'énergie du désespoir. « C'est une de ces filles qui n'arrêtent pas de sourire même quand elles sont au bord du suicide », pense Pepino.

Lui, Pepino, son surnom (concombre) lui colle à la peau depuis qu'il a été un des figurants d'une série populaire « Señora Maestra ». De fait, il n'a jamais grandi, ni dans son corps, ni surtout dans sa tête. Quand on a été le modèle d'une génération d'enfants, c'est dur de s'accommoder de la réalité d'un pays en crise. D'autant plus si personne ne se souvient de vous, ni le public, ni vos anciens camarades.

Pour Twiggy, Pepino déroule le fil de ces semaines où il a été la marionnette de sa mère, prête a tout pour lui obtenir un succès qui la flatterait, et de Santa Cruz, le scénariste qui lui propose un étrange marché...

La mort de Jacinta, l'institutrice de la série, rapproche pour un dernier baroud quelques-uns des acteurs, tous des ratés aux rêves trop grands -et si ce roman nous touche autant, c'est sans doute qu'il nous renvoie à la part d'enfance que nous n'arrivons pas à trahir tout à fait.

« Si tout le monde a des enfants géniaux, s'interroge Pepino, comment se fait-il qu'il y ait autant d'adultes médiocres ? »Et il apporte la réponse la page suivante : « Grandir, c'est cesser d'être une promesse ».

La décision qu'il prend à la fin du livre dément cette phrase,et donne à Pepino sa véritable dimension.

Frederick Exley : Le dernier stade de la soif

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) Par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt

(Monsieur Toussaint Louverture, 2011, 446p, 23.50€)

 

Au départ, il y a un homme en rupture de ban, pas mal de bouteilles éclusées, et quelques tirades homériques à propos de l'équipe des Giants et de Frank Gifford, un joueur de football américain emblématique des années 50 qui constitue en quelque sorte le double idéal du narrateur, son modèle, son être intérieur en acte. Car là où Gifford règne sur les stades, Frederick Exley, écrivain sans œuvre en voie de clochardisation, attend la gloire accoudé à un comptoir. Le Dernier Stade de la Soif retrace une partie de la vie de l’auteur, de ses beuveries et de ses errances, avec une lucidité qui ne se dément jamais malgré plusieurs passages en hôpital psychiatrique.

 

C'est tout le paradoxe, le caractère déroutant du livre et du personnage de Frederic Exley. Car si ce dernier avoue, en avant-propos de son ouvrage, que ce que le lecteur tient entre les mains est bien une œuvre de fiction, le sentiment qui s'installe à mesure que l'on tourne les pages est tout autre : tout est vrai, là-dedans, rien n'a été inventé, chaque goutte a bien été bue par l'auteur, chaque échec essuyé, et chaque séance d'électrochoc ressentie dans son épine dorsale.

 

Exley nous livre tout cela avec une dérision féroce, comme si la folie n'était somme toute que l'un des termes du grand délabrement américain. Car les rêves de réussite bourgeoise, l'auteur les piétine en sacrifiant, en quelque sorte, sa propre existence. La vérité du roman se situe in fine dans cette sensation parfois douloureuse pour le lecteur : pour shooter dans l'Amérique des gagneurs, Exley a tiré à travers sa propre cage thoracique. Et c'est en devenant l'ombre de tous les espoirs noyés, en choisissant toujours la confusion et l'absence d'évidence qu'il s'est aussi imposé comme une icône de l'autofiction américaine, enfin traduite en français grâce aux éditions Toussaint-Louverture, qui gagnent décidément à être connues.

Aurélien Vinès

 Sabina Berman : Moi

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Claude Bleton

(Seuil, 2011, 19.50€)

 

C’est souvent un peu agaçant, comme un ami à l’affection trop démonstrative, un roman qui se veut une fable et « Moi » l’est parfois. Cette histoire d’une autiste à la fois déficiente et surdouée qui apprend à regarder le monde avec les yeux d’un thon - elle badigeonne de noir ses lunettes de plongée, ne laissant la transparence que sur les côtés- ne vous fera pas frémir d’une écaille, pensez-vous. Mais vous voilà roulé dans les vagues d’un récit haletant, aspergé par des gouttes de tendresse et d’humour et vite pris au jeu de ce regard décalé sur la folie du monde. Non à Descartes ! Oui à Darwin ! Réconcilions-nous avec la nature et la vie ! Et si les autistes patentés avaient raison contre les autistes « normaux » que nous sommes …

NAKAJIMA Atshushi : La mort de Tusitala

Traduit du japonais par véronique PERRIN

(Anacharsis, 2011, 16€)

 

La Mort de Tusitala est à ranger sur l'étagère de nos éternels émerveillements de gosses, aux côtés de Stevenson sous les palmiers d'Alberto Manguel.

Sa fascination est triple. En premier lieu le récit des dernières années de Stevenson dans ces îles Samoa où il croit avoir enfin trouvé le climat salutaire pour ses poumons malades, et les étapes évoquées de ce destin exceptionnel et attachant. Deuxièmement, la recréation littéraire par Nakajima du journal de Stevenson qui est intercalée dans le récit. Cette voracité de couleurs, de sensations, d'effort et d'engagement auprès du peuple samoan -une sorte d'été indien flamboyant, l'acmé de cette existence torturée. Troisièmement, et qui lie le tout, la formidable empathie de Nakajima pour Stevenson, rendue pour nous encore plus poignante par la proximité de leurs trajectoires : la même insuffisance pulmonaire, le même appétit de lectures, de voyages et d'écriture -et une mort encore plus précoce, à 33 ans.

Cette quasi gémellité, tellement stevensonienne, n'est pas le moins troublant des charmes de ce livre envoûtant.

Sofi Oksanen : Purge

Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli

(Stock, 2010, 21.50€)

 

Dans sa ferme estonienne, Aliide une vieille paysanne recluse, découvre un matin devant sa porte, une jeune fille en loques, évanouie. D’abord méfiante, elle accepte d’héberger la jeune femme. Petit à petit, chacune livre des morceaux de son passé. C’est à partir de ces deux récits entremêlés que Sofi Oksanen emmène son lecteur dans une Estonie tourmentée ; tour à tour occupée par les Russes puis les Allemands et à nouveau par les Soviétiques.

On y découvre deux destins liés beaucoup plus qu’il n’y paraît, dans une grande Histoire qui pèse sur chaque individu. Le tout est porté par une écriture magnifique, qui décrit admirablement et avec justesse la noirceur de l’âme humaine, les horreurs commises, vécues mais surtout tues…

Purge est un livre au ton juste, décapant qui ne peut laisser son lecteur insensible. À lire absolument!

Nathalie Pichon

Valeria Parella : Le temps suspendu

Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

(Seuil, 2010, 16.50€)

 

           Le temps suspendu, c’est celui que passe Maria devant la vitre de la couveuse où est sa petite fille, grande prématurée. Suspendu comme l’existence de ce bébé dont on ne sait pas, selon la belle formule de l’auteur, si elle va naître à la vie ou naître à la mort.

            Ce temps est celui où Maria dévide le fil de sa vie. Elle a 42 ans, le père de l’enfant brille par sa lâcheté, et ce qui l’a tenue hors de l’eau jusque là ce sont les adultes défavorisés à qui elle donne des cours du soir un camionneur, des ménagères qui sont à l’âge, comme dit Brel, « où l’on regrette d’avoir manqué l’école ».

            Tout cela est terriblement humain, et que ça se passe à Naples, dans ce Sud italien déshérité et gangrené, ne compte pas pour rien dans la leçon de vie qu’insuffle ce beau livre si fort ancré dans le monde qui est le nôtre.

Steve Erickson : Zéroville

Traduit de l'américain par Clément Baude

(Actes Sud, 22.80€)

 

 

  Jerome Vikar n'a pas la tête de l'emploi, ou plutôt il l'a trop. Lorsqu'il débarque à Hollywood, il n'a pour tout bagage que son obsession pour le cinéma et, miroir de celle-ci, son crâne tatoué à l'effigie d'Elizabeth Taylor et Montgomery Clift. Mais le Los Angeles de cette fin d'années 60 n'est plus celui de l'Age d'Or. Hippies, travestis, producteurs véreux et dealers ont envahi la ville et érigé le rock'n'roll et l'argent en nouvelles idoles. Vikar arpente la cité à la recherche des fantômes du grand écran, et de réponses aux rêves qui le hantent. Embauché comme décorateur par un studio, il va vivre un véritable parcours initiatique, riche en références qui pourraient dérouter le non-cinéphile.

 

  Car tout à la fois chant éperdu d'amour pour Hollywood, somme délirante d'érudition sur le septième art, et poème ourovore, Zéroville ne ménage pas son lecteur et lui fait dérouler, puis rembobiner mentalement une longue pellicule constituée de rushes oniriques et parfois inquiétants.

Erickson maîtrise l'art de la narration proprement littéraire, à laquelle il adjoint quelques trucages plus cinématographiques, sans pour autant tomber dans une démarche formelle : écriture et cinéma entretiennent en effet ici un rapport qui est de l'ordre de l'adultère et de la dévoration mutuelle, quitte à ce que leur rejeton soit l'un des plus fascinants artefacts romanesques de l'année.

  

Aurélien Vines

Rosa Montero : Instructions pour sauver le monde

Traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse

(Métailié, 2010, 20€)

 

Au début, un roman noir. Dans la grande ville madrilène, rode un tueur en série. S’agit-il de ce médecin urgentiste qui bâcle ses consultations pour se réfugier dans les espaces virtuels de Second Life ? A moins que ce ne soit ce chauffeur de taxi de nuit qui ne se remet pas de la mort de sa femme ? Ou serait-ce cette superbe prostituée africaine accrochée à la vie grâce à son lézard qu’elle croit porteur de l’âme de son frère ? Ou encore cette vieille scientifique qui s’alcoolise toutes les nuits avec dignité dans le bar de l’Oasis, en face du bordel où officie l’Africaine et où vient se restaurer le veuf ? Dans le violent chaos de la modernité, l’écrivain-démiurge va faire se croiser les destins de ces quatre personnages et nous offrir le  réconfort d’une fin allégorique cousue de fil rose. A défaut de nous délivrer des « instructions pour sauver le monde », elle nous rappelle la vielle recette pour sauver nos vies.

 

Extrait :

« Luzbella était l’une de ses personnes qui ont passé leur vie à prendre soin de tout le monde mais dont personne n’a jamais pris soin. L’un de ces êtres bons et stoïques qui ont une existence misérable et qui, néanmoins, s’acharnent à pressentir encore, contre tout pronostic, la beauté du monde. ( …) Pour celui qui a été en enfer, la vie quotidienne est l’abondance ».

Yoko Tawada : Le voyage à  Bordeaux

Traduit de l’allemand (Japon) par Bernard Banoun

(Verdier, 2009, 15 €)

 

            Triple voyage auquel nous invite Yoko Tawada.

            Celui du titre, qu’entreprend une japonaise de langue allemande (comme l’auteur) à Bordeaux chez le beau-frère d’une amie, prétexte pour affronter in situ cette langue française qui s’obstine à lui échapper.

            Voyage dans la vie de Yuna, l’héroïne, en de multiples allers-retours qui jonglent en brefs chapitres entre le Japon de sa jeunesse, son (in)adaptation à l’Allemagne et la découverte de cette ville française au nom imprononçable.

            Car le troisième voyage, sans doute le plus essentiel, est celui au pays des mots et des langues. Yoko Tawada questionne les expressions, les étymologies, les assonances des langues qu’elle affronte (pour nous, incultes en japonais, manquera toujours le sens des idéogrammes qui séparent les chapitres et qui sont, nous dit-elle, ses pense-bêtes). Elle parvient ainsi à une grande pertinence dans les détails psychologiques et sociologiques des personnes et de leurs actions –très souvent traités avec un espèce d’humour étonné qui ravit.

            « A quoi bon lire si ce n’est pour soulever le monde ? » demandait Gérard Bobillier, le fondateur récemment disparu des éditions Verdier. En publiant des textes de l’intelligence de celui-ci, il nous fait croire que nous pouvons y arriver.

Giovanni Arpino : Une âme perdue

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

(Belfond, 2009, 17€)

 

De Giovanni Arpino, disparu en 1987, on sait à peine ici qu’il était l’auteur de Parfum de femmes, dont le film de Risi fit la gloire.

Une âme perdue est aussi un roman d’initiation. Celle qui amène le jeune Tino, hébergé à Milan chez son oncle et sa tante les six jours que durent les épreuves du bac, à percer le secret de la maisonnée qui l’abrite : la tante Galla, une bourgeoise dodue et rêveuse, Anna, la vieille servante de tragédie, l’oncle Serafino qui passe pour un saint mais que hantent les démons, et, cloîtré sous les combles, le Professeur, frère jumeau de l’oncle, revenu fou d’Afrique.

Cette plongée au fond de nos démences fait rencontrer Edgar Poe et la psychanalyse, et l’on en est tout secoué.

Siegfried LENZ : Une minute de silence

 Traduit de l'allemand par Odile Demange

(Robert Laffont, 2009, 16€)


Avec La leçon d'allemand Siegfried Lenz réveillait il y a quarante ans les consciences germaniques. Loin de la fureur du monde et au plus près de la mécanique fragile des émotions, c’est aujourd’hui une leçon de littérature qu’il nous donne dans Une minute de silence.
Dans un lycée près de la Baltiquese déroule une cérémonie à la mémoire d’une jeune professeur d’anglais périe en mer, Stella. Le récit en est fait par Christian, l’élève qui l’aimait, qu’elle aimait sûrement. Tout l’équilibre pathétique du roman vacille entre l’évocation solaire des moments partagés, cette relation marginale que les difficultés renforcent, et l’évidence terrible de la séparation sans appel.
La sobriété de l’écriture, son fil tendu et vibrant, nous laissent au-delà des larmes, et curieusement plus forts, lavés de nos frilosités. Oui, l’amour est la plus belle des aventures humaines qu’il nous est donné de vivre, quel qu’en soit le prix. C’est un vieil homme qui nous le dit.

(Philippe)

David TOSCANA : El último lector
Traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo
(Zulma, 2009, 18€)

 

Lucio est bibliothécaire sans lecteur à Icamole, un village du Mexique où il ne pleut jamais. Il trompe le temps et sa faim (il n’a plus été payé depuis longtemps) en accomplissant la mission qu’il s’est inventée : évaluer parmi les romans qu’il continue de recevoir ceux qu’il peut proposer à d’hypothétiques visiteurs et ceux qui finissent en enfer, une pièce obscure où les cafards les dévorent.
Un fait divers bouscule cette immobilité : le fils de Lucio trouve le corps d’une fillette dans son puits, le dernier du village à avoir de l’eau. Son père, à qui il demande conseil, va chercher dans les livres qu’il a lu l’explication du drame –et les réponses à lui apporter. Où va l’amener sa logique folle ?
On est dans une construction à la Borgès, puisque tous les romans qui interviennent dans l’histoire principale sont eux aussi inventés par l’auteur… C’est au bout du compte une fable, poussée à l’absurde, sur les rapports entre l’imaginaire et la réalité. Peut-être aussi sur les méfaits de la lecture !

(Philippe)

Joan-Lluis Luis : Le jour de l'ours
Traduit du catalan par Cathy Ytak
(Tintablava, 2006, 15€)

 

Prats-de-Mollo, village des Pyrénées catalane coupé du temps, occupé par l'armée jusque dans les maisons particulières, soumis à des lois d'un autre âge.
Parce que sa mère s'est pendue, Bernadette revient, 8 ans après en avoir été chassée, sur les lieux de son enfance étouffée. Son retour coïncide avec celui de l'ours, qui selon la légende doit s'unir à une vierge et chasser les Français. Va se mettre en branle l'incroyable machine judiciaire chargée de protéger les maîtres du village et la frilosité soumise des habitants.
Ecrit en catalan par un Perpignanais , ce court roman regarde du côté de Kafka pour l'absurdité institutionnalisée et de celui de Llamazares -un autre pyrénéen- pour la précision minérale de l'écriture. Parabole sur l'Etat centralisateur français, il ouvre grand la porte en nous aux sentiments premiers, la frayeur, le fantastique, la colère et la folie.