Marc SASTRE : L'homme percé

(Les Cyniques, 2011)

 

Parce que nous ne savons rien, nous devons devenir poètes, pour penser sans les mots, pour penser d'avant les mots.

(...)

Pour penser ce qyue je touche, il faut autre chose que des mots. Pour toucher ce que je pense il faut des mots émancipés.

Nous devons nous faire poètes

poètes massacreurs de Poètes

philosophes au marteau

et vivre au midi perpétuel

l'heure des aguets

l'heure où se pensent les changements

l'heure de l'homme.

Marie Etienne : Le Livre des recels

(Flammarion, 2011)

 

Je vous écris : Embrasse-moi, embrasse-moi.

Parfois je crois vous voir : sur la paroi, vos mains ouvertes. Je crie et je m'endors.

Sous la falaise, la mer, le rivage recouvert de bateaux, et les morts asphyxiés par le sel.

Dans les rues, dans les parcs, les prêtres chantent des cantiques, assemblés en cortège que je parcours des yeux. Ils ramassent les poissons pour faire manger les orphelins.

Le monde est vide. Les nuages se grattent au ciel. Où êtes-vous ? Je suis perdue. La folie me monte à la gorge. Je demeure entre sable et sel, je me débats contre l'épuisement, toutes ces choses qui parlent pour vous.

Je marche. Je vis dans un endroit du monde qui est le centre de ma peur.

 

Margaret ATWOOD : Le Journal de Susanna Moodie

(Bruno Doucey, 2011)

 

Les planteurs

 

Ils avancent entre le bord déchiqueté

de la forêt et le fleuve déchiqueté

sur un terrain défriché, hérissé de souches

mon mari, un voisin, un autre homme

sarclant les quelques rangées

de haricots verts et de pommes de terre poussiéreuses

Ils se baissent, se redressent ; le soleil

éclaire leurs visages et leurs mains, bougies

vacillant dans le vent, sur fond

de terre restée dans l'ombre. Je les vois ; je sais

qu'aucun d'eux ne croit être là.

Ils nient le sol sur lequel ils se trouvent,

font comme si cette terre était l'avenir.

Et ils ont raison. S'ils abandonnaient

cette illusion aussi solide pour eux qu'une pelle,

s'ils ouvraient les yeux ne serait-ce qu'une seconde

sur ces arbres, sur ce soleil particulier,

ils seraient assiégés, submergés, saccagés

 

par les branches, les racines, les vrilles, le côté obscur

de la lumière

comme je le suis.

Casimir Prat : Sait-on jamais

(L'Arpenteur, 2005)

                        JUSQU'A HIER

    A l'entrée de l'hiver,
    aux heures plus longues et incertaines,
    on se demande pourquoi

    telle chose n'est pas arrivée

 

    qu'est-il advenu de celui-là

    que nous appellions frère jusqu'à hier ?

 

    Sous la pluie, les roses trémières baissent le tête

    comme si elles voulaient s'excuser ;

    et puis c'est un frémissement de joie brève

    qui viendra se glisser sous la robe des dernières feuilles

    et qu'on laissera dehors, avec tout le reste, en fermant la porte.
 

Jean-Luc Sarré: Bât. B2

(Farrago, 2006)

    Soit un bruit d'assiettes, de couverts,
    tombé du plomb froid de décembre,
    intrusion ébréchée, ménagère,
    déboutonnée jusqu'au soleil,
    paradoxe bienveillant, compagne
    qui nous emboîte le pas
    pour mieux s'évanouir ensuite.
    Soit une histoire, toujours la même,
    évidente, incompréhensible.

         La citation : "C'était il y a une heure à peine,
                            la vie nous allait comme un gant."