Policiers

Victor del Arbol : La Tristesse du Samouraï
Traduit de l'espagnol par Claude Bleton
(Actes Sud, 2012, 22.90€)
Est-on condamné sans recours à payer les fautes de nos ainés ? Le simple doute qu'éprouve l'avocate Maria Bangoechea quand à la condamnation d'un policier pour meurtre, qu'elle a pourtant elle-même plaidée, va l'emmener à remonter un demi-siècle d'Histoire d'Espagne -et, ce qu'elle va découvrir petit à petit, de sa propre famille.
On suit un à un les fils de cet écheveau qui se croisent parfois et mènent tous à la personne qui les manipule dans l'ombre : un jeune homme sans scrupules devenu un député véreux, un second couteau ambitieux qui se retrouvera parmi les conjurés du coup d'état raté du 23 février 1981.
Jalonné de manipulations, de tortures, de séquestrations et de meurtres, c'est le roman noir du franquisme que nous fait vivre Victor del Arbol, policier à Barcelone, à travers une galerie de personnages complexes. Une vision pessimiste d'un monde où les méchants ne sont pas toujours punis -à moins que le crime ne soit sa propre punition.
(Philippe Bernadou)

DOA : Le serpent aux mille coupures
(Série Noire/Gallimard, 2009, 15.90€)
Il ne sait pas où il met les doigts, Baptiste Latapie, quand il part cette nuit-là saboter la vigne d’Omar Petit, ce nègre à qui le père Dupressoir, dans un moment d’égarement certainement, a
donné sa fille et sa ferme. Du jamais vu à Moissac ! Que vient faire à cette heure-ci le 4x4 qui s’arrête au Bois des Moines ? Comment peut-il se douter, le Baptiste, qu’il y a à bord trois
trafiquants espagnols qui ont rendez-vous avec leurs homologues italiens ? Oui, le Tarn-et-Garonne est une plaque tournante de la cocaïne colombienne. Et voilà que surgit du fossé un mystérieux
motard qui abat les trois hommes. Ce motard, blessé, va se réfugier dans la ferme d’Omar Petit (vous me suivez, celle qui a été taguée « Mort aux nègres » par l’Amicale des vignerons du
cru) et il va le retenir en otage, ainsi que sa femme et sa fillette, le temps de se remettre sur pied.
Nos riantes collines deviennent alors le théâtre d’un chassé-croisé tumultueux : un commandant de gendarmerie au passé peu glorieux qui poursuit un ennemi public (l’homme à la moto), son
collègue des stups espagnols dont on perd la trace un soir tard quai de Tounis à Toulouse, et, last but not least, un tueur germano-asiatique raide fêlé qui découpe vivant ses interlocuteurs en fines
lamelles, selon le supplice chinois dit de « la mort par les mille coupures ».
Comme tout bon roman noir le livre de DOA (auteur fantôme qui nous viendrait de Lyon) installe son intrigue les deux pieds dans la réalité de notre temps : l’explosion du marché européen de la
drogue qui fait les beaux jours des cartels de Colombie d’un part, et d’autre part le racisme au front bas de nos campagnes qui, du Parisien à l’Arabe, vomit tout ce qui est estranger.
Passé les concessions aux scènes gores qui sont devenues la loi du genre, ce roman est un excellent spécimen de ce que le polar français, dans la lignée de Manchette et de Daeninckx, fait de meilleur
dans la dénonciation de nos errances et de celles de la société. Une lecture dérangeante et passionnante.

Benoît SEVERAC : Rendez-vous au 10 avril
(TME, 2009, 19€)
La grande guerre est finie depuis 3 ans et les cours ont repris à l'Ecole vétérinaire de Toulouse lorsque l'on découvre le corps sans vie d' un enseignant. Suicide? L'hypothèse en est rapidement
écartée par l'inspecteur. Drôle de bonhomme que cet enquêteur qui boit et se drogue pour supporter ses cauchemars, mal vu par ses collègues et sa hiérarchie. Il fait des excès de zèle alors qu'on lui
demande de clore le dossier. Et lui s'acharne à trouver une vérité bien dérangeante. Après tout, il aurait du mourir à la guerre. Alors...
Dans ce policier particulièrement noir, Benoît Séverac confirme de grands talents d'écrivain humaniste. Son précédent roman, « Les Chevelues » avait reçu le Prix littéraire de la ville de Toulouse et
rencontré un vaste public.

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli
(Les Allusifs, 2009, 12.50€)
Dans Tijuana City Blues tout tourne autour de William S. Burroughs, et plus particulièrement de la soirée où il abattit sa femme en jouant à Guillaume Tell. C’était à Mexico en 1951, un témoin de la scène a disparu quelques jours plus tard, et le fils de celui-ci charge Miguel Angel Morgado, le détective-avocat, de remonter la piste de cette vieille histoire.
Du même auteur dans la même collection Loverboy traque avec la même efficacité les trafiquants d’organes d’enfants mexicains vers les USA et Mexicali City Blues ceux de cocaïne. Bienvenue dans notre monde !
Science-Fiction

Jedediah Berry : Manuel à l'usage des apprentis détectives
Traduit de l'américain par Philippe Rouard
(Denoël, 2010, 23.50€)
Nous sommes dans un monde futur où la technologie n’a pas beaucoup évolué (ce pourrait être celui du film Brazil) et où le seul progrès, si progrès il y a, c’est concentré sur le contrôle des esprits.
Charles Unwin est clerc aux écritures à l’Agence, l’espèce de bureaucratie orwellienne qui contrôle les faits et geste de tous. Son travail est de donner de l’allure aux rapports que lui transmet le détective Travis Sivart, celui qui a résolu le mystère de la disparition du 12 novembre (car l’an passé le 12 novembre a disparu). Sivart disparaît à son tour et notre gratte-papier est promu à sa place. Essayant de démêler ce qu’il pense être une erreur administrative il va se retrouver au centre de l’affrontement qui oppose le superviseur de l’Agence et Enoch Hoffman –qui a détourné pour ses fins maléfiques la troupe de « la fête N’Est-Plus-En-Marche ». Mais où est le Bien, où est le Mal ?
C’est malicieux, bourré de clins d’oeil, peuple de somnambules et de beautés fatales –et de beautés fatales somnambules. Bref, on en redemande.
Revue

Feuilleton n° 1
(Ed. du sous-sol, 2011, 15€)
Sous cet étrange format, entre livre et magazine, cachées derrière cette énigmatique couverture, les pages de Feuilleton recèlent bien des trésors...
Un texte de George Orwell, démontrant à qui veut bien l'entendre que lire coûte moins cher que fumer ; une nouvelle de Jonathan Franzen, décortiquant les relations d'un couple sur le point de rompre ; une enquête de Daniel Mendelsohn, essayiste, traducteur et critique américain, nous entraînant au cœur de l'histoire de la majestueuse bibliothèque du Vatican ; ou encore un reportage littéraire de David Samuels, spécialiste du genre, nous embarquant avec lui dans les Balkans, sur les traces des célèbres « Pink Panthers », cambrioleurs insaisissables, à la tête d'un butin colossal... On retrouvera aussi Salinger dans un extrait d'une biographie écrite par Kenneth Slawenski, et encore inédite en France, à l'époque où il était sergent dans l'armée américaine, écrivant sans cesse pour surmonter cette « foutue guerre » et créant son fameux personnage : Holden Caufield. Et, pour bien digérer tout cela, la rubrique « Gueuleton » propose quelques plats automnaux qui pourront accompagner la lecture : cèpes, côtes de bœuf, tarte tatin...
Pari fou, mais pari réussi, que de réunir dans ce bel objet autant d'auteurs et autant de thèmes qui éclairent le monde dans lequel nous vivons, portant notre regard sur ses aspérités et ses contradictions. Plus de 250 pages de nouvelles inédites, de grands reportages passionnants, d'articles de fond et de bibliographies thématiques, magnifiquement traduits, illustrés et mis en forme par une équipe ambitieuse (Adrien Bosc, directeur de la publication, Gérard Berréby, rédacteur en chef, également directeur de la maison d'édition Allia, mais aussi Pierre Bergé, cofondateur de Courrier International), voilà la recette de cette nouvelle revue trimestrielle qui ravira indéniablement tous ses lecteurs !
(Marianne Kmiecik)
Bd

Tonino Benaquista et Florence Cestac : Des salopes et des anges
(Dargaud, 2011, 13.95€)
Des Salopes et des Anges est dédié à Simone Veil et à toutes les signataires du manifeste des 343 salopes de 1971. Le ton est donné ! C'est une histoire vieille comme le monde que celle du droit de la femme à disposer d'elle-même, notamment sur la question de la maternité.
« Je sais pas qui a dit « jouissez sans entrave », mais ça devait être un mec. Les entraves c'est toujours pour nous... ». Sur un ton parfois décalé, drôle souvent, mais surtout toujours sincère, Tonino Benacquista et Florence Cestac relatent la véritable expédition de ces femmes qui, en 1973, montent dans un bus, direction Londres, pour se faire avorter, parce que là-bas, c'est autorisé. Odile, Anne-Sophie, Maïté... toutes ont des histoires différentes mais toutes ont des raisons d'être là : celle-ci qui a été abandonnée par son compagnon, celle-là qui ne peut subvenir aux besoins de sa famille, ou cette autre encore qui porte en son ventre le résultat d'un viol... Pendant les quelques heures que dure le trajet, les pensées, elles, sont toutes semblables ; la peur, le doute, la culpabilité, la solitude, les remords, les regrets, la honte...
Le scénariste et la dessinatrice reviennent dans cet album de bande dessinée sur le long combat qu'ont mené les femmes pour obtenir le droit à l'avortement. L'avocate Gisèle Halimi, l'écrivaine Simone de Beauvoir, la femme politique Simone Veil, et tant d'autres anonymes finiront par obtenir gain de cause en 1974, lorsqu'enfin est légalisé le recours à l'interruption volontaire de grossesse.
Un livre à mettre entre toutes les mains !
(Marianne Kmiecik)

Collectif : Vivre dessous
(Manolosanctis, 2011, 196p, 24€)
Troisième effort collectif de l'éditeur Manolosanctis, qui recrute ses talents via un blog plutôt bien conçu, Vivre Dessous est constitué d'un ensemble de mini-récits articulés autour d'une trame commune : et si notre bonne vieille planète était recouverte par un ignoble nuage mutant qui semait dans son sillage catastrophes et désolation ? C'est sur ce postulat que se ruent à bride abattue les auteurs et dessinateurs retenus pour le projet, projet qui a en outre bénéficié du soutien du festival d'Angoulême. Certains privilégient le côté onirique de l'histoire, tandis que d'autres creusent plutôt la psychologie et le destin des nombreux personnages. En dépit de l’éclectisme graphique des saynètes, qui peut séduire autant que rebuter, cet album garde de bout en bout une bonne cohérence et constitue un excellent marchepied pour découvrir le catalogue de l'éditeur. Les connaisseurs retrouveront quant à eux Thomas Humeau, qui nous avait enchanté avec son Desert Park, ou encore Wouzit et son trait faussement naïf. Wouzit, puisqu'on en parle, sera à Colomiers pour le 25ème festival de la bande dessinée, qui se tiendra du 18 au 20 novembre, sous l'égide de l'incontournable Pénélope Bagieu.
(Aurélien Vinès)

Alex Barbier : Le dieu du 12
(Frémok, 2011, 88p, 22€)
Comme un écho aux hantises qui se déroulent sous nos yeux à mesure que l'on feuillette l'ouvrage, nous vient à la pensée l'incendie qui ravagea l'atelier d'Alex Barbier, détruisant toutes les planches originales du Dieu du 12, ou peu s'en faut. Grâce au travail acharné de Frémok à partir de l'édition de 1982 («désastreuse», au dire de l'auteur lui-même) et des fragments récupérés après la catastrophe, ce livre, pierre angulaire d'une œuvre qui a ébloui toute une génération de bédéphiles, revient enfin vers nous.
Dans un monde envahi par de repoussants extraterrestres, la ville de Perpignan subsiste en tant que zone libre sous la protection du protagoniste de ce récit, lequel n'est autre qu'une divinité, mais une divinité cocue qui picole sec, erre dans des banlieues de fin du monde au volant d'une voiture dont la boîte à gants est devenue cannibale, une divinité enfin qui voit son propre esprit lui échapper à mesure que se concrétisent autour d'elle visions d'horreur et scènes fantasmatiques.
Burroughs n'est pas loin, on l'aperçoit même au détour d'une planche, mais il bataille ici avec les spectres acryliques d'un Bacon : sous le pinceau de Barbier, esprit et matière ne se comprennent plus comme les deux attributs nécessaires à la création, mais comme les restes fumants d'une catégorisation de l'être que l'on serait bien inspiré de laisser aux vautours et aux théologiens .
(Aurélien Vinès)
En poche

Elise FONTENAILLE : Unica
(Le Livre de Poche, 2008, 5.00€)
Dans une Vancouver imaginaire, Herb, ancien hacker devenu cyberflic, est sur la trace d'Unica, un étrange groupe d'enfants qui châtie à sa façon les
pédophiles du net. Hanté par la disparition de sa propre soeur, Herb va tenter de comprendre les mobiles de ces justiciers, quitte à pactiser lui-même avec les démons qu'il pourchasse, et commettre
l'irréparable.
Ecrit au lance-flamme, ce court roman laisse peu de répit au lecteur. Il y a là le punch, la tenacité et la grâce d'un Philip K. Dick ou d'un William Gibson, couplés à une vision de l'avenir proche
que n'eut pas reniée la réalisatrice Kathryn Bigelow : même désenchantement et décadence du réel, même emprise du virtuel, même dissolution de l’humain. Le propos est cru - mais jamais
gratuitement : sont interrogés ici les pulsions primaires de l’homme, de même que leurs prolongements technologiques. Un roman qui ravira les amateurs de S.F. autant que les aficionados du polar
noir.
(Aurélien)

Traduit de l'anglais par Odette Michel
(Pavillons, Robert Laffont, 2008, 7.90€)
Merveilleuse surprise que cette nouvelle édition du tout premier roman de Toole. Il faut dire que l’héritage du maître, en dehors de la Conjuration des Imbéciles (qui lui
valut le Pulitzer à titre posthume), tient à ce seul opus. Ecrites à l’âge de seize ans, ces pages laissent tout à la fois transpirer une acuité de vision, une douleur sourde, et une joie féroce à
l’exercice de la plume.
La bible de néon, c’est cette enseigne suspendue au-dessus de l’église d’une petite ville, dans le Sud des Etats-Unis. David, enfant d’une famille modeste, y grandit, en bute au mépris d’une
population dont le pas est réglé sur celui du pasteur, tyrannique et omnipotent. Le jeune garçon ne trouve de refuge qu’auprès de sa tante Mae, ancienne gloire de la danse qui va devenir sa nourrice,
son amie et sa confidente. Une série de drames finira par pousser David à quitter la ville…
Evocation poétique de l’enfance, critique du fanatisme religieux, peinture sociale de l’Amérique des années 40, la Bible de Néon est un de ces livres indispensables dont le goût demeure, longtemps
après la lecture.
(Aurélien)
Librairie
Deloche



